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« Le Brexit a plus de points communs avec la candidature Trump qu’avec le référendum français de 2005 »

Au Royaume-Uni, à la question, proposée par référendum ce jeudi 23 juin, de rester ou non dans l’Union européenne, plus de 17 millions d’électeurs ont fait le choix de la sortie. Le Brexit l’a emporté avec 51,9% des suffrages, constituant un tournant historique dans l’histoire de la Grande-Bretagne et de l’Europe. Pour décrypter les tenants et aboutissants du phénomène à l’œuvre, Nathanaël Uhl, journaliste politique et rédacteur-en-chef adjoint du site Grey Britain, a répondu à nos questions.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-v8

1 500 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2


LE BILAN : Les citoyens du Royaume-Uni viennent de décider, par voie référendaire, de quitter l’Union européenne. Ce scénario était-il prévisible ou déjoue-t-il les pronostics ?

Nathanaël UhlNathanaël Uhl : Le scénario a, une nouvelle fois, déjoué les prévisions des instituts de sondage, mais aussi celles des bookmakers. Mais il ne tombe pas du ciel. Le Brexit met à nu les divisions extrêmement profondes qui écartèlent la société britannique, une des plus inégalitaires d’Europe. L’étude des résultats illustre ce que nous pouvions observer depuis des années : une rupture selon l’âge, selon la classe sociale, selon le niveau d’études, selon l’identité à laquelle chacun peut se rattacher. La classe ouvrière, dans sa majorité ; les personnes âgées qui vivent d’une retraite dûrement acquise et conditionnée aux fonds de pension ; les personnes au niveau d’études le plus faible ont, majoritairement, voté en faveur du Brexit. Ce sont les Britanniques qui vivent le plus violemment les effets de la crise et qui attendent une protection que l’Union européenne, selon eux, ne leur apporte pas. Ces fractures de la société britannique existent depuis plus de 40 ans. Elles ont été exacerbées par le thatchérisme, entretenues par les gouvernements Blair et Brown. Jamais réparées, contrairement à ses promesses, par le premier ministre David Cameron. Ce dernier, et c’est un des éléments qui expliquent que le Brexit n’est pas vraiment une surprise, a payé le prix fort de ses réformes impopulaires : augmentation des frais d’inscription à l’université, réforme radicale de l’aide sociale… Son engagement en faveur du maintien a motivé une partie minoritaire, mais suffisamment importante pour faire basculer le vote, à utiliser le bulletin “leave” pour le sanctionner.

LB : Quelles seront les conséquences concrètes de cette décision ? Sera-t-il plus difficile de voyager vers le Royaume-Uni ou d’y travailler ?

Nathanaël Uhl : Beaucoup dépend du résultat des négociations entre le gouvernement britannique et l’Union européenne. Elles ne commenceront qu’à la fin de l’année, très probablement. David Cameron a démissionné de son mandat de premier ministre. Son successeur sera connu à l’issue de la conférence d’automne du parti conservateur. D’ici là, Cameron va gérer le quotidien. En revanche, nous pouvons déjà noter qu’une partie des dirigeants de l’Union européenne sont sur une ligne dure. Ainsi, le président de l’Europarlement, Martin Schultz, a affirmé vouloir que la Grande-Bretagne quitte l’Union “le plus vite possible”.

Cela étant, pour revenir à votre question, si vous êtes diplômé, capable de gagner plus de 35.000 livres par an, vous pourrez toujours aller travailler au Royaume-Uni. Ce n’est pas cette population-ci qui est visée par la ligne anti-immigration d’une partie du camp du Brexit. Ce sont plutôt les travailleurs pauvres, ceux pour qui la Grande-Bretagne pouvait représenter un eldorado, qui sont ciblés.

LB : Le Brexit est présenté, par les médias français, comme une expression du repli identitaire des Britanniques. N’est-ce pas un peu court alors que l’électorat du Labour s’est divisé sur la question ? Quelles sont les raisons qui expliquent la défiance vis-à-vis de l’UE ?

Nathanaël Uhl : D’abord, une partie de la direction du Labour (le parti travailliste) a toujours entretenu des relations ambiguës avec l’Europe. Certes, il est majoritairement plus europhile que son adversaire conservateur. Mais, pour autant, il n’a jamais développé un discours de rupture avec l’euroscepticisme entretenu par la presse populaire outre Manche. Le Centre for European Reforms, un think tank britannique, évoque les ministres travaillistes cachant leur engagement pro-européen, comme avant certains homosexuels pouvaient masquer leur préférence, afin de ne pas mettre en péril leurs perspectives de carrière.

Par ailleurs, en Grande-Bretagne encore plus qu’ailleurs, le gouvernement a tendance à faire porter à l’Union européenne la responsabilité de tout ce qui va mal, en omettant de rappeler ses propres responsabilités. Ainsi, dans la crise de la sidérurgie britannique, qui met en péril 40.000 emplois directs et indirects, Cameron a haussé le ton contre une Europe incapable de faire face au dumping social chinois. Il a juste oublié de préciser que la Grande-Bretagne s’est opposée à ce que l’Europe réhausse ses tarifs douaniers, notamment sur l’acier chinois.

Mais, l’argument d’une Europe qui complique tout avec des normes technocratiques incompréhensibles ne constitue qu’une partie des motivations de ce vote. Il y a, dans le Brexit, une vraie rupture avec l’establishment – Westminster, les élites intellectuelles, la finance, la presse dite “sérieuse”. En ce sens, le vote du 23 juin a bien plus de points communs avec le résultat des élections municipales italiennes, qui ont vu le triomphe des listes “5 étoiles”, ou le succès de la candidature Trump aux Etats-Unis qu’avec le résultat du référendum organisé en France en 2005 sur le Traité constitutionnel européen. Les directions des partis traditionnels sont rejetées, y compris par leurs propres adhérents. C’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent pourquoi Jeremy Corbyn a été élu leader du parti travailliste avec 59,5% des voix contre 4 candidats représentant l’establishement.

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LB : Les Anglais, qui ont majoritairement voté pour la sortie de l’UE, font-ils le choix de se rapprocher des États-Unis plutôt que de l’Europe ?

Nathanaël Uhl : Si l’on parle des Anglais, au sens propre du terme, ils font le choix d’eux-mêmes. Les Etats-Unis, ce sont juste des anciennes colonies. Depuis une trentaine d’années, nous pouvons observer le retour d’un nationalisme proprement anglais, appuyé sur la mythologie impériale. Il renvoie à une époque où, derrière le masque de la couronne britannique, l’Angleterre dirigeait la moitié du monde. Or, l’Angleterre est la composante du Royaume-Uni qui, estime-t-elle, a le moins bénéficié des évolutions d’un Royaume-Uni dont elle se sent ou se veut le cœur. L’Angleterre n’a pas bénéficié des transferts de pouvoir qu’ont connus, sous le mandat de Tony Blair, l’Écosse et le Pays-de-Galles. Elle a moins bénéficié que son voisin gallois des subsides de l’Union européenne pour mener la mutation des bassins industriels sinistrés. Bref, il y a 70 ans, l’Angleterre dominait la moitié de la planète, aujourd’hui elle doit composer avec un parlement écossais et une assemblée nationale galloise.

Le parti europhobe UKIP (United Kingdom independance party) s’est fait le champion de ce nationalisme étriqué et chauvin. Mais les conservateurs de David Cameron surfent aussi sur cette dynamique délicate.

LB : Le Brexit créera, sur le continent, un précédent d’ampleur pour ceux qui souhaitent sortir de l’UE, en France notamment. Les débats sont-ils les mêmes ici et outre-Manche ?

Nathanaël Uhl : Pour une part, oui. Monsieur Mélenchon, par exemple, commence à estimer que l’état-nation propose plus de protection pour les classes défavorisées que l’Union européenne. Contrairement à ce qu’il s’est passé au Royaume-Uni, la critique de gauche de l’Europe, en tant qu’institution politique, est audible. Depuis 2005, une partie de la gauche radicale a réussi à imposer sa critique de l’austérité comme une critique recevable de l’Union européenne.

A l’autre bout de l’échiquier politique, madame Le Pen porte, comme UKIP, un discours assez nationaliste chauvin. Son discours anti-immigrés rejoindra en partie celui de UKIP et de l’aile la plus à droite des conservateurs. Madame Le Pen surfe en plus sur le fait que la France soit un des pays les plus eurosceptiques, voire europhobes, du continent, devant la Grande-Bretagne, selon une étude récente réalisée dans les dix principaux pays de l’Union européenne. Elle est d’ailleurs celle qui bénéficie le plus, d’un point de vue politique, du Brexit.

Mais, en France, un autre sentiment jouera encore : la relation singulière avec l’Allemagne, pays avec lequel la France s’est battue au cours des deux conflits les plus meurtriers que la planète ait connue.

LB : L’Écosse, majoritairement attachée à l’UE, pourrait quitter le Royaume-Uni tandis que le Sinn Fein entend relancer le débat sur l’unification de l’Irlande. Quelles conséquences sur l’unité du RU pourrait avoir le référendum du 23 juin ?

Nathanaël Uhl : J’évoquais les ruptures d’identité, les ruptures régionales, dès votre première question. Nous atteignons là le point le plus inquiétant pour la Grande-Bretagne en tant que pays. Après le Brexit, le gouvernement régional écossais a relancé l’idée d’un second référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Si Nicola Sturgeon, la première ministre écossaise, parvient à ses fins, il aurait lieu en 2018. L’Écosse a cette particularité d’être la seule partie du Royaume-Uni dont toutes les circonscriptions ont voté pour le maintien dans l’Union européenne. Ce qui n’est pas le cas de l’Irlande du Nord. Dans cette autre partie du Royaume, la fracture entre maintien et sortie épouse dramatiquement les frontières confessionnelles. Les catholiques favorables au rattachement à la République d’Irlande ont voté pour le maintien ; les protestants attachés à l’union avec la couronne britannique ont opté pour la sortie. On le voit donc : toutes les divisions de la société britannique sont exacerbées. Ce pays est écartelé. Il faudra un vrai projet politique pour le réconcilier avec lui-même.

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Un commentaire

  • Thoraise

    « Monsieur » Nathanaël Uhl, évoque avec un certain dédain « Monsieur Mélenchon »: c’est faire oublier qu’il a été l’un de ses proches collaborateurs dans la structure intercommunale des Lacs de l’Essonne présidée par le gendre de « Monsieur M », Gabriel Amard. Il professait volontiers alors des opinions libertaires.
    Jusqu’à son recrutement par l’insupportable Bessac qui le transforma en ce qu’il y a de plus réformiste au PCF.
    Aujourd’hui il joue les observateurs détachés (dont l’Europhilie pointe néanmoins fortement, comme celle de ses nouveaux amis)
    Le titre donné à l’article qui accentue le caractère provocateur de ses propos.
    Bref un article à oublier bien vite: la presse souligne aussi bien que lui le caractère paradoxal du vote grand-breton

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