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Prostitution : pourquoi l’abolition est vouée à l’échec

Depuis un siècle, le mouvement féministe s’est structuré autour d’un mot d’ordre vis-à-vis de la prostitution : l’abolir. Les opposants à l’exploitation sexuelle l’ont revendiquée depuis plus d’un siècle et sont en passe de crier victoire. Mais l’abolition en tant que telle est une impasse, malgré des intentions louables et nécessaires.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-ok

1 900 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2


Le « plus vieux métier du monde » a ses ennemis déclarés depuis le 19ème siècle. Dans les années 1870, Josephine Butler fonde la fédération abolitionniste internationale. Après des décennies de lutte contre l’exploitation sexuelle des femmes, les premières victoires fleurissent avec, notamment, la fermeture des maisons closes parisiennes en 1946 sous l’impulsion de Marthe Richard, conseillère municipale et ancienne prostituée. Suivra en 1949 l’adoption par l’assemblée des nations unies de la Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui.

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Dans le second 20ème siècle, le mouvement féministe se renforce et l’organisation des activités de prostitution, en particulier le proxénétisme, est condamnée et interdite dans la plupart des pays d’Europe. En 2003, la loi pour la sécurité intérieure, préparée par le ministre Nicolas Sarkozy, crée le délit de « racolage passif » : « inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération » est désormais passible de deux mois d’emprisonnement et de 3.750 euros d’amende. Enfin, la législation évolue sous François Hollande, avec la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel », adoptée en seconde lecture par l’Assemblée nationale le 12 juin dernier. Ce nouveau texte supprime le délit de racolage passif et instaure la pénalisation des clients, qui encourent désormais 1.500 euros d’amende.

Le mouvement contre la prostitution, structuré depuis plus d’un siècle sur le mot d’ordre de l’abolition, est donc en passe de crier victoire. La loi interdisant aux clients de recourir au sexe par l’argent sera promulguée dans les prochaines semaines. Cette interdiction énoncée par l’Etat était réclamée par les associations féministes et d’aide aux prostituées depuis des décennies. Mais son aboutissement révélera  bientôt ses failles. L’abolition est vouée à l’échec parce qu’elle ne pose pas l’ensemble de la problématique, et se focalise sur les conséquences plutôt que sur les causes.

Un combat nécessaire

Terrible réalité sociale

Selon le Mouvement du Nid, association qui « a pour but d’agir sur les causes et les conséquences de la prostitution en vue de sa disparition », de 30.000 à 45.000 prostituées sont en activité dans l’hexagone. Femmes en immense majorité, la plupart des gagneuses agissant sur les trottoirs sont de nationalité étrangère.

Plongée, souvent dès le plus jeune âge, dans le système prostitutionnel, les tapineuses sont originaires de Russie et d’Europe de l’Est, d’où elles ont fait un long voyage pour arriver en France. N’ayant connu que ce métier, elles sont pratiquement réduites à l’esclavage tant la plupart de leurs gains reviennent à leur proxénète. Chaque jour, elles enchaînent les passes dans des conditions sanitaires médiocres, le plus souvent dans les voitures de leurs clients, risquant toujours de subir les gestes violents des hommes venus se décharger sur elle.

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Les prostituées rendent leurs services dans tous les milieux sociaux, du sous-prolétariat le plus pauvre à la haute bourgeoisie financière. Bien des déclinaisons existent, mais elles renvoient toujours à la soumission la plus totale aux désirs des hommes. Les univers les plus riches sont d’ailleurs loin d’être les moins violents, tant les hommes qui les composent ont pour habitude de voir chacun de leur souhait assouvi. L’acte est toujours brutal, centré sur les exigences des clients, demandant aux travailleuses une complète abnégation de leur être.

Réaction patriarcale

Parce que le phénomène existe plus que jamais, la prostitution est réhabilitée par la culture dominante. La simple appellation de « métier le plus vieux du monde » renvoie à la croyance qu’il existera toujours. Rien n’est plus faux. Les arguments des défenseurs de l’exploitation sexuelle s’appuient toujours sur des ressorts fallacieux.

Face au mouvement progressiste visant à réduire à néant la prostitution, le patriarcat gouvernant le capitalisme riposte par une réaction déchaînée. Au « manifeste des 343 salopes », paru en 1971 et signé par autant de Françaises qui se sont fait avorter, un manifeste des « 343 salauds » a récemment répondu, publié en octobre 2013 dans le magazine Causeur. « Touche pas à ma pute », clame-t-il, se targuant de « défendre la liberté ». Ce texte signé par Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos et Eric Zemmour repose sur plusieurs préjugés.

La prostitution serait la « liberté » : c’est donc par « choix » que des milliers de femmes, parfois à peine adolescentes, sont jetées dans le système prostitutionnel. Ce ne serait ni les proxénètes mafieux, organisant un long flux de chair humaine d’Est en Ouest de l’Europe, ni le besoin de survivre dans un monde impitoyable, qui mettent tant de « racoleuses » sur les trottoirs – mais ce serait le simple choix des dames concernées.

La prostitution serait diverse, et ne concernerait pas que les femmes. Il est vrai qu’un nombre important de gigolos existent, mais se focaliser sur eux revient à nier l’exploitation de l’homme sur la femme dont il est le plus souvent question. Même les prostitués ont pour clients des hommes ; ce sont toujours les désirs des clients masculins qui régissent les relations du sexe tarifé.

La prostitution ne serait pas une exploitation, et bien des femmes y prendraient du plaisir. Tel est le principal argument des défenseurs du système établi, n’hésitant pas à évoquer des exemples réels ou factices. Après tout, l’acte sexuel serait le plaisir des deux « partenaires », et l’argent n’y changerait rien. Il faut, pour y croire, se focaliser sur un seul épisode – et surtout, nier que les passes s’enchaînent encore et encore, de dix fois à trente fois par jour, pour satisfaire les besoins les plus divers. Les désirs réels de la prostituée n’existent plus, tant ils sont écrasés par les exigences des clients – et répété maintes et maintes fois, l’acte n’est plus qu’un viol consenti à grande peine par des putains réduites à l’état d’objet.

La véritable éradication

Face à la violence quotidienne qu’est la prostitution, touchant une population en pleine croissance, la volonté d’abolition est donc louable et nécessaire. Pour autant, les termes du combat sont mal posés quand c’est l’interdiction administrative, judiciaire et policière, qui est réclamée par les progressistes. Ce n’est pas la répression, fut-elle centrée sur les pires proxénètes, qui mettra seule un terme au sexe tarifé. Il faut davantage s’atteler à réduire à néant les causes sociales, ce qui demande de prendre en compte le système économique dans son ensemble.

Les causes sociales du tapinage

Si des dizaines de milliers de femmes vivent de la prostitution en France, c’est parce qu’elles n’ont aucune autre perspective à l’horizon. Le chômage est la première cause de l’existence du système prostitutionnel, et plus il s’étend dans les pays « développés », c’est-à-dire les bastions historiques du capitalisme, plus il plongera d’individus dans l’univers terrible de l’exploitation sexuelle. Jamais le chômage n’a été si fort en France ; jamais tant d’hommes et de femmes n’ont été privés d’emploi, leur nombre réel atteignant bientôt dix millions de travailleurs. Pour survivre, seul le marché noir apparaît comme pourvoyeur de revenus – les mafias de toutes sortes pullulent sur le marasme économique des activités légales. Avant d’être des travailleuses du sexe, les prostituées sont d’abord des chômeuses exclues du marché du travail ordinaire et contraintes de se trouver un salaire malgré tout.

La seconde cause sociale relève davantage des normes culturelles de notre société moderne : les désirs des hommes sont constamment nourris. La publicité, devenue omniprésente, se fait fort d’employer des femmes dénudées pour vendre leurs produits ; dans les arts à l’adresse la plus massive, à commencer par le cinéma et la télévision, les fictions font la part belle aux mêmes corps féminins. Attisé, l’appétit sexuel des hommes peut devenir une pulsion, à mesure que se crée le décalage entre leur vie réelle et leur vie rêvée. Pour assouvir de telles exigences envers eux-mêmes, les mâles vont donc chercher les femelles les plus aptes – et les prostituées deviennent le recours commun à la satisfaction de tous les souhaits.

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Dans une économie où tout se marchande, tout se vend et tout s’achète, il n’est pas étonnant de voir que la marchandisation des corps est acceptée et développée par les normes dominantes. Jamais la pornographie n’a composé un marché aussi vaste, s’insinuant dans tous les recoins du web. Les titres médiatiques eux-mêmes n’hésitent pas à se faire les vecteurs des « photos les plus sexys » pour attirer à eux un public toujours plus large. A force de créer un besoin sexuel grandissant, celui-ci devient une obligation à apaiser d’urgence pour ne pas qu’il pénètre dans toutes les sphères de la vie des hommes. Le recours à la prostitution, pour satisfaire un désir qui ne peut être assouvi plus facilement, apparaît donc nécessaire et finalement, normale.

Le système économique au cœur du problème

C’est donc la société toute entière qui maintient et développe le sexe tarifé, en l’intégrant à ses normes et en la nourrissant par les modèles qu’elle inculque. Cette réalité est liée au système économique, ou régime de production, qui gouverne réellement notre époque. Le véritable pouvoir ne se trouve plus chez les gouvernants de telle ou telle nation ; il demeure désormais dans le capital, en tant que masse gigantesque de propriété de terres, d’entreprises, de marques et de machines. Les vrais maîtres du monde se trouvent dans la haute bourgeoisie financière, et ils sont ni plus ni moins que les milliardaires de notre temps.

Si la volonté d’en finir avec la prostitution est nécessaire, elle se fourvoie en posant un problème politique et légal quand il est avant tout économique. Même interdite par la loi, l’exploitation sexuelle trouvera toujours les moyens de se développer et de s’insinuer dans toutes les sphères de la société, du trottoir du quartier aux salons les plus huppés. Poser sérieusement la problématique du système prostitutionnel revient donc à poser celle du capitalisme et de son achèvement.

Tant que le monde, et notamment la France, seront régis par le capital et ses propriétaires, alors les mafias, le proxénétisme et le tapinage existeront. Ce n’est qu’en transformant radicalement l’infrastructure économique de notre société que la prostitution pourra réellement être réduite à néant. Le socialisme scientifique de Karl Marx est une lumière remarquable pour guider vers le monde de demain – et il est bien moins archaïque que les dogmes libéraux qui gouvernent aujourd’hui dans notre pays et notre continent. Il est vrai que les expériences pratiques du socialisme se sont, pour la plupart, soldées par l’échec – mais il est vrai également que la propriété publique des terres et des grandes entreprises, ainsi que la planification de la production pour faire travailler tous les individus en âge et en force d’agir, ont été des décennies durant des garde-fous puissants contre le système prostitutionnel. L’exploitation des femmes russes n’a d’ailleurs jamais été aussi forte qu’au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique ; et c’est, encore, le capitalisme et son chômage qui ont plongé dans ces méandres des millions de dames à l’échelle de la planète.

Le mouvement abolitionniste défend une cause nécessaire, mais pose mal la problématique. La prostitution ne peut être abolie qu’avec le capitalisme : c’est donc la question du régime économique, en faveur d’un socialisme véritable, qu’il convient de poser pour enfin mettre un terme à cette terrible oppression. Ce n’est pas une chose aisée, d’autant à une époque où les normes dominantes n’ont jamais été aussi fortes idéologiquement ; mais cette démarche est nécessaire si l’on veut éradiquer, pour de bon, l’exploitation sexuelle et la soumission des femmes.

B.D.

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Un commentaire

  • D.S.M

    Ce serait bien de pas faire deux erreurs factuelles dans la première phrase. Non, tous les féministes ne pensent que l’abolition de la prostitution soit nécessaire ou possible. Et il n’y a pas UN mouvement féministe, les mouvements féministes sont divers, suffit de regarder Arrêt Sur Images du 26/06 pour le savoir.

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