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Ministère de l’Éducation nationale : Où t’es, genre, où t’es ?

Branle­bas de combat ! Le ministère de l’Éducation nationale a lancé, le 9 février, les « Assises de l’École et de ses partenaires pour les valeurs de la République ». Cette « grande mobilisation » qui « sollicitera tous les partenaires de l’École » fait suite aux mesures annoncées le 22 janvier dernier par la ministre de l’éducation et le premier ministre. Ces Assises se dérouleront sur l’ensemble du territoire jusqu’au 24 avril et feront l’objet mi­mai d’une conclusion nationale. Il est heureux que le ministère voit à nouveau ses établissements comme des lieux d’éducation et de transmission de valeurs républicaines : laïcité, citoyenneté, engagement, lutte contre les inégalités, mixité sociale. Mais parmi ces valeurs fondamentales, une semble avoir été oubliée : la prise en compte du genre, c’est­-à-­dire l’éducation à l’égalité entre les filles et les garçons. Contribution


Par Guillaume Hubert (contribution).
1 100 mots environ. Temps de lecture estimé : 5 minutes. HorlA2


On se souvient des débats houleux que l’introduction du dispositif des ABCD de l’égalité à l’École avaient suscité début 2013. Mais pourquoi tant de haine contre « la théorie du genre » ?

On relève de grandes confusions autour du genre. Le genre est un concept et pas une théorie. Parler de genre, c’est simplement adopter une grille d’analyse qui prenne en compte le fait que notre société n’est pas (encore) une société d’égalité entre les sexes.

Parler de théorie du genre, c’est faire croire qu’il existerait une école de pensée unifiée qui tenterait de promouvoir son idéologie dans une discipline scientifique. Il n’y a rien de plus éloigné de la réalité. Le champ des études de genre est divers, en terme de disciplines et de point de vue des chercheur­e­s qui sont loin d’être tous d’accord entre eux.

Le genre est un concept utilisé par des chercheur­e­s pour poser des questionnements novateurs, stimulants et permettant de penser et de transformer nos sociétés. Le genre n’est donc pas une théorie visant à transformer insidieusement les filles en garçons, ou inversement.

Le genre et l’égalité des sexes,
grands absents des débats sur l’École

On pouvait penser que la ministre de l’éducation allait profiter de son poids politique et de ses nombreux appuis dans les mouvements féministes pour insister aussi sur l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur républicaine devant nécessairement être transmise par l’éducation dans le cadre de ces Assises, dont l’objectif est de lutter contre le retour de l’obscurantisme et de promouvoir les valeurs républicaines.

Après consultation du dossier de presse envoyé par le ministère, nous pouvons dire que ce n’est pas le cas. Au cours des 18 pages du document, pas une seule fois n’est évoqué les termes de « genre », de « sexe », de « filles », de « femmes », de « garçon » ou « d’hommes ». Le terme de « mixité » est lui utilisé à 3 reprises, mais dans le sens de mixité sociale entre riches et pauvres, comme contrepoids à « l’apartheid » récemment évoqué par le premier ministre.

Le terme de « sexisme » est également absent alors que le racisme et l’antisémitisme sont spécifiquement évoqués. Plus grave, le terme d’égalité est absent du document, qui se contente de proclamer le vaste objectif de « combattre les inégalités et favoriser la mixité sociale pour renforcer le sentiment d’appartenance à la République ».

Qu’en est-­il de l’avis du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) du 12 février 2015, instance consultative indépendante chargée de réfléchir au contenu du socle commun de connaissances et de savoirs-­êtres que l’École doit transmettre ? Le sujet des femmes et des hommes est évoqué au détour d’une seule phrase d’un style évasif propre aux programmes éducatifs : « le domaine initie [aux] représentations par lesquelles les femmes et les hommes tentent de comprendre la condition humaine et le monde dans lequel ils vivent ». On voit donc que la question de l’égalité des sexes est au mieux évoquée en arrière­plan de la réflexion du CSP.

Une circulaire ministérielle égalité filles­garçons a été rédigée par le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, en date du 22 janvier 2015 : le terme de genre est également absent de ce texte. Le concept de genre pourrait être pris en compte dans le débat sur l’École, pour que celle-ci éduque des citoyens de la République et pas des dijhadistes. Affirmer que l’École doit éduquer à l’égalité entre les femmes et les hommes paraît être une évidence, mais il faut la formuler si on veut montrer aux obscurantismes qu’ils n’ont pas leur place au sein de la République.¹

Penser avec le genre conduit à se poser des questions que personne ne semble avoir posé dans les débats post-­Charlie : Pourquoi les auteurs des attentats sont­-ils quasiment toujours des hommes ?

Pourquoi la violence est­elle un phénomène très majoritairement masculin ? Comment éduquer les garçons à l’École pour qu’ils deviennent des hommes respectueux de l’égalité ? On le voit, ces pistes de réflexion pourraient s’avérer fécondes pour réfléchir à des changements à l’École, afin d’éviter à l’avenir que de tels assassinats perpétrés par des français sur le territoire français ne se reproduisent.

Il y a donc lieu de s’interroger sur la pertinence d’exclure le terme de genre du vocable ministériel. Retirer le genre des textes officiels, c’est laisser penser que l’égalité entre les sexes est déjà effective. Cela revient à confondre l’égalité des droits avec l’égalité réelle qui était chère au candidat socialiste depuis devenu président. Si le débat politique est d’abord et avant tout une guerre culturelle², un débat d’idées, alors capituler sur le mot de genre, c’est battre en retraite face à des mouvements sociaux comme la Manif pour tous, fondés sur la peur et l’ignorance, qui cherchent à imposer leurs vues au sein l’institution chargée d’éduquer des citoyens tolérants et intelligents, à savoir, l’École de la République. Abandonner le genre à l’École, c’est donc une triple défaite, intellectuelle, idéologique et politique. Cet abandon du concept de genre est étonnant, de la part d’un ministère dirigée par celle qui incarna au début du quinquennat un espoir de renouveau pour toutes celles et ceux qui croient en l’égalité entre les sexes.

Madame la ministre de l’Éducation,
où est passé le genre ?

G.H.

Notes

1. L’idéologie djihadiste refuse en bloc l’égalité entre les femmes et les hommes ; il est indéniable que l’extension de Daech marquerait un recul pour les droits des femmes au Moyen et au Proche­-Orient. Réintroduire des questionnements sur le genre à l’École, c’est donc aussi montrer le caractère profondément inégalitaire de cette idéologie rétrograde.

2. Comme l’a analysé le penseur italien Antonio Gramsci.

contrib Une Contribution pour Le Bilan.

Lien court de l’article : http://wp.me/p6haRE-nG

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