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Contre les ordonnances Macron : La stratégie pour gagner

C’est une promesse de campagne faite au grand patronat et qui sera tenue. La réforme du droit du travail, tellement rapide qu’elle se soustrait au débat parlementaire par le procédé des ordonnances, remet en cause un siècle de conquêtes sociales. Le temps de travail hebdomadaire, le contrat à durée indéterminée, le salaire minimum pourront être décidés dans chaque entreprise en dérogeant aux accords de branche et à la loi. Emmanuel Macron va beaucoup plus loin que François Hollande et Nicolas Sarkozy dans la libéralisation du marché du travail, dans le souci de satisfaire les intérêts exclusifs de la classe capitaliste. Cela étant, la bataille ne fait que commencer et peut être remportée par les travailleurs de France, à condition que la mobilisation populaire s’inscrive dans une stratégie gagnante. C’est cette dernière que nous chercherons à prévoir et détailler dans le présent article.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-zA
4 000 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. HorlA2


« En Marche » vers la régression sociale : Emmanuel Macron entend démanteler un siècle de conquêtes ouvrières, matérialisées dans la loi et les conventions collectives. Sa réforme du droit du travail par ordonnances, annoncée durant sa campagne à l’élection présidentielle, relève d’une « blitzkrieg » (guerre éclair, en allemand) que ne renierait pas François Fillon. C’est bien la droite ultralibérale qui l’a emporté dans la séquence électorale qui vient de s’achever, et elle va mettre en œuvre sans attendre un programme violemment antisocial. Pierre première et angulaire de l’édifice du quinquennat Macron, la réforme estivale du Code du travail va nettement plus loin que la loi de Myriam El Khomri et Manuel Valls mise en place l’année dernière, qui avait fédéré contre elle plus de 70% des Français. La « loi Travail XXL » gravera dans le marbre l’inversion de la hiérarchie des normes, en permettant aux dirigeants d’entreprises de plus larges libertés économiques, qui se muent en devoirs pour les simples travailleurs. Comment mobiliser largement et fortement pour inverser la tendance et mettre en échec le projet du chef de l’État fraîchement élu ? C’est à cette question, qui n’est pas insolvable, que nous tâcherons de répondre dans les lignes qui suivent.

Le droit du travail cristallise des intérêts antagoniques

Pour résoudre notre problématique, nous devons prendre du recul en définissant les forces en présence et les dynamiques à l’œuvre. Bien que cette vision semble dépassée, voire archaïque au regard de l’idéologie dominante, la France est divisée en différentes classes sociales aux intérêts distincts qui sont contradictoires et, souvent, irréconciliables. La grande bourgeoisie, déterminée par la propriété de grands moyens de production et d’échange à travers son capital, cherche à baisser le coût du travail, c’est-à-dire nos salaires. Elle achète la force de travail des salariés pour faire tourner ses entreprises et elle a intérêt à l’acheter au plus bas prix. Pour ce faire, elle met en concurrence les travailleurs à l’échelle nationale et planétaire pour trouver une main d’œuvre malléable et bon marché. Dans un bastion de l’économie capitaliste comme la France, elle s’attelle à diviser les employés, en éparpillant les unités de production en une myriade de filiales et sous-traitants, en affaiblissant les syndicats et en individualisant les parcours professionnels. Elle a, par ailleurs, propagé l’idée selon laquelle le capitalisme est la fin de l’Histoire et les travailleurs appartiendraient à une « classe moyenne » qui tirerait également profit de l’ordre économique établi grâce à l’irrésistible progrès technique de l’ère contemporaine.

Face à la grande bourgeoisie se tient non une classe « pour soi », mais une classe « en soi » qui existe malgré la faiblesse de sa conscience collective et qui est déterminée par son absence de tout capital. La classe ouvrière (« working class » dans la langue de Shakespeare) œuvre par son travail à la richesse des nations et des ploutocraties en n’en tirant qu’un maigre revenu, celui que la classe capitaliste accepte de lui octroyer en échange de ses efforts incessants. Si elle se trouve aujourd’hui davantage dans les bureaux et les commerces que dans les usines et sur les chantiers, la classe ouvrière existe toujours et partage des intérêts communs. Parmi ces derniers se trouvent le partage des richesses par l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail dans la semaine et dans la vie sans perte de revenu, l’établissement de conditions de travail aux meilleures normes d’hygiène et de sécurité pour ne plus se tuer à la tâche. C’est parce que la classe ouvrière s’est organisée par elle-même qu’elle est parvenue à arracher, au siècle dernier, des conquêtes sociales décisives comme les congés payés, la retraite à 60 ans ou la Sécurité sociale fondée sur le principe de socialisation de la valeur ajoutée via le système de cotisations à destination des travailleurs privés d’emploi, malades ou trop âgés pour poursuivre leurs efforts. Les pensions et les retraites, les services publics, la médecine du travail, les comités d’entreprise sont autant de manques à gagner pour le grand patronat, qui ne rêve que de profits supplémentaires, par la baisse des coûts de production, la conquête de nouveaux marchés et la privatisation des secteurs économiques protégés des règles impitoyables de l’offre et de la demande.

Si la grande bourgeoisie, véritable dirigeante de la société capitaliste, et la classe ouvrière qui rassemble la majorité de la population sont les classes emblématiques de la société française, elles ne sont pas les seules. Il existe une petite bourgeoisie, composée de commerçants, d’artisans, d’agriculteurs, de médecins, d’avocats et de comptables qui détiennent leurs propres moyens de production mais sont contraints de travailler pour faire tourner leur affaire. En tant que propriétaires de petites entreprises soumises aux marchés modelés par les poids lourds, les petits bourgeois sont inféodés à la grande bourgeoisie à la tête d’oligopoles, si ce n’est de monopoles, dans les différents secteurs de l’économie. Il se trouve également une classe intermédiaire, faite de dirigeants et de cadres, qui organisent et encadrent l’exploitation salariale au profit, une fois de plus, de la classe dominante. Si ces deux classes sociales disposent d’un certain nombre de privilèges, elles demeurent à la merci de la concurrence acharnée entre travailleurs et entre unités de production, et ne partagent objectivement pas les intérêts de la grande bourgeoisie. Elles ont même intérêt à une économie régulée et planifiée, bien qu’elles estiment le plus souvent comme leur l’ordre établi par le système capitaliste moderne, plutôt que d’être soumises aux intérêts des puissants contrôlant la finance et l’industrie internationales.

Le rapport de forces et ses dynamiques

Dans l’infrastructure économique de notre société s’exerce un rapport de forces permanent entre la bourgeoisie et le salariat. Nous avons vu que les intérêts de la classe capitaliste et de la classe ouvrière sont antagoniques, et produisent un bras-de-fer incessant entre ces deux groupes sociaux. Matérialisé par le lien de subordination tel que défini dans le contrat de travail, ce rapport de forces est globalement favorable à la grande bourgeoisie qui décide de ce qui est produit et de la façon dont c’est produit, de qui elle emploie pour faire fructifier ses richesses et de comment ces dernières sont partagées.

Des vents contraires ont soufflé dans l’Histoire contemporaine sur ces infrastructures économiques, les liens qui les sous-tendent, comme sur les superstructures sociales et politiques qui émanent en premier lieu du système capitaliste. La classe ouvrière, héritière des serfs de l’Ancien régime, a eu intérêt au formidable développement des forces productives permis par la libération économique qu’a représenté l’essor du capitalisme aux XVIIIème et XIXème siècles. Mais elle s’est émancipée d’un cadre d’exploitation pour s’insérer dans un autre, certes plus « libre » parce que les salariés peuvent « décider » du patron auquel ils vendent leurs forces de travail, mais particulièrement aliénant et épuisant en raison des cadences infernales et de la perpétuelle propagande mises en place par la grande bourgeoisie.

La classe ouvrière s’est donc, dès la seconde moitié du XIXème siècle et davantage au XXème, organisée par elle-même et pour elle-même dans le but de défendre ses intérêts et d’améliorer sa condition sociale. Elle est parvenue, notamment par la grève, à obtenir des avancées décisives sur son sort en sortant, par exemple, de l’exploitation salariale ses enfants et ses « vieux ». Elle a bataillé pour devenir davantage qualifiée, mieux rémunérée, plus respectée en usant de moyens d’action collectifs face au patronat et à sa chaîne de commandement dans les entreprises. Le rapport de forces a ainsi évolué en faveur de la classe ouvrière jusqu’aux deux-tiers du XXème siècle, par la lutte sociale opiniâtre et combative, et cette évolution a porté ses fruits jusqu’à la fin du millénaire avec, par exemple, des augmentations de salaires conséquentes, la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés ou la semaine de 35 heures sans perte de revenu.

Depuis un demi-siècle, la grande bourgeoisie s’est efforcée de reprendre la main sur le cours des événements en reprenant du terrain sur la classe ouvrière. Elle a divisé ses entreprises, délocalisé l’essentiel de la production industrielle vers des pays où les travailleurs se défendent moins bien, dispersé la contestation par la promotion de syndicats adversaires de la grande Confédération générale du travail (CGT) comme Force ouvrière, dont la CIA a procédé au financement, ou la CFDT laïque issue de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). Les employés se sont massivement détournés des organisations historiques du mouvement ouvrier, devenant plus perméables à la propagande dominante et l’individualisme forcené, réduisant le travail syndical à une bureaucratie institutionnalisée et peu travailleuse.

Le mouvement social s’est affaissé, affaibli, si bien que les grandes victoires nationales et interprofessionnelles se comptent sur les doigts d’une main depuis 30 ans, la dernière en date étant le retrait du Contrat première embauche au printemps 2006. Les travailleurs ne sont plus dans une logique de conquête, mais dans une gestion des « acquis » mortifère et, au mieux, dans la défense des conquis sociaux du siècle passé face à un pouvoir politique commandé par la grande bourgeoisie milliardaire qui, elle, voit ses profits exploser. Il faut un certain temps entre l’évolution du rapport de forces économique et sa traduction politique dans les textes de loi, mais nous sommes clairement aujourd’hui dans une phase historique où le rouleau compresseur des intérêts bourgeois cherche toujours davantage à broyer les droits si chèrement obtenus des travailleurs de France.

La lutte pour les intérêts immédiats

A l’heure où le mouvement ouvrier semble anachronique à une bonne part de la population mais revêt plus que jamais une nécessité pour retrouver le chemin du progrès social, il convient de revenir à ses fondamentaux. L’organisation des travailleurs repose sur deux piliers d’égale importance, la lutte syndicale et la lutte idéologique. Cette dernière vise à définir une société nouvelle, le socialisme, un système économique où les grands moyens de production et d’échange sont de propriété publique et contrôlés par les citoyens comme par les travailleurs, une société émancipée de la lutte de classes qui sert de moteur à nos sociétés actuelles. L’achèvement du capitalisme est un horizon déterminant pour ouvrir la voie à une Révolution sociale historique qui parachèvera des siècles de luttes des classes laborieuses, pour un système où ce seraient enfin les travailleurs qui contrôlent l’économie, planifiée en partant des ressources disponibles sur notre planète pour répondre aux besoins sociaux de tous, administrée pour éradiquer la misère humaine et œuvrer au progrès authentique. Un monde de paix et de justice sociale doit émerger des ruines laissées par l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, qui asservi les peuples et protège la petite caste milliardaire.

La lutte syndicale n’est pas contradictoire avec la lutte idéologique, elles se nourrissent au contraire, mais n’empruntent pas le même chemin. Elle part des conditions matérielles d’existence et de travail des salariés pour obtenir des droits immédiats, dans la société capitaliste. Elle repose sur l’union des travailleurs au-delà de leurs appartenances culturelles, religieuses ou politiques, dans le souci d’un commun combat sans préalable idéologique autre que l’action collective et l’intérêt à court-terme de ceux qui vivent de leur travail. La CGT, parce qu’elle rassemble le plus de salariés, retraités ou privés d’emploi, autour de revendications fédératrices et de moyens d’action efficaces, demeure l’outil le plus performant pour défendre les intérêts des travailleurs, malgré une certaine déconnexion d’une minorité de responsables syndicaux d’avec la réalité sociale. Si elle est historiquement affaiblie cette année où elle a été, pour la première fois, devancée dans le secteur privé par la CFDT, c’est par le chemin des luttes et de l’appropriation populaire qu’elle retrouvera ses lettres de noblesse. La division du « syndicalisme de lutte », avec notamment Solidaires, tend à légitimer une bureaucratie peu combative au sein de l’organisation historique du mouvement ouvrier, et oppose des militants qui auraient tout intérêt à s’unir pour de bon. La CGT ne prétend pas combattre seule la classe capitaliste et ses valets, économiques dans les entreprises, politiques à la tête de l’État, et s’insère dans une stratégie collective autour des intersyndicales, cependant elle est l’outil le plus tranchant pour les travailleurs pour s’organiser dans leur entreprise et dans leur ville.

Parce qu’il n’y a pas de préalable idéologique à l’action syndicale, la lutte concrète autour des revendications immédiates peut fédérer la majorité des salariés et être en pointe du mouvement social, confrontée à la lutte de classes et au rapport de forces quotidiennement sur les lieux de travail, structurée pour engager les masses dans le combat collectif. Chaque mois, la lutte syndicale offre son lot d’exemples de batailles menées jusqu’à la victoire, ici pour éviter un allongement de la durée de travail sans contreparties, là pour maintenir les outils productifs malgré la délocalisation, ou encore ailleurs pour améliorer les conditions de travail au détriment des cadences aliénantes voulues par les directions d’entreprises. L’arme la plus puissante à disposition de la classe ouvrière est la grève, parce qu’en cessant le travail elle bloque toute la production de richesses au sein d’une entreprise, d’un secteur ou d’une région. Le manque à gagner, quand il s’installe dans la durée, devient insupportable pour la bourgeoisie propriétaire qui finit par céder aux revendications pour envisager un retour à la normale. Certaines luttes, comme celle des Fralib en Provence qui sont parvenus à garder les moyens de production destinés à quitter la France au profit d’une société coopérative entre salariés, sont ainsi devenues emblématiques lors des dernières années.

Un pas devant les masses, jusqu’à la grève

Dans la plupart des entreprises, le niveau de conscience collective ou celui de combativité sont particulièrement faibles chez les employés. La présence de syndicats, qui ont mis la pression sur leur direction et ont arraché des avancées concrètes lors de négociations âprement menées, comme l’obtention de tickets-restaurants ou l’augmentation de salaire due à l’ancienneté, permet généralement de démontrer par la pratique l’utilité de l’action collective. La lutte réussit là où elle parvient à fédérer les masses, et non simplement les militants convaincus, dans une mobilisation où les syndicats acceptent d’être dépassés par le processus collectif des Assemblées Générales qui définissent les revendications et les moyens d’action pour les faire valoir.

Les masses, terme à l’apparence aussi désuète que bourgeoisie ou classe ouvrière, n’ont rien de péjoratif. Au contraire : ce sont les masses qui font l’Histoire, c’est le peuple travailleur qui développe les forces productives de sa nation, par le travail antérieur coagulé dans le capital – les terres, les immeubles, les machines, les outils, les savoir-faire et les connaissances techniques – et par le travail immédiat qu’il fournit jour après jour au sein des entreprises. Le niveau de conscience de classe des masses laborieuses est historiquement faible, et dans un tel contexte deux écueils sont à éviter. Le premier est, pour les syndicalistes, de s’abaisser mécaniquement au niveau de conscience actuel et de promouvoir tout ce qui ressortirait d’une première consultation des salariés, moins enclins qu’auparavant à définir leurs intérêts communs et à construire la lutte collective. Le second est l’entre-soi militant, où il s’agirait de lancer une mobilisation le plus rapidement possible sans se soucier du comportement des masses de salariés, qui y verraient une action groupusculaire. Dans les deux cas, ces erreurs participent au renoncement d’élever le niveau de conscience de l’ensemble des employés, étudiants, retraités, privés d’emploi.

Un pas devant les masses, telle est la formule de Lénine qui n’a pas pris une ride en plus d’un siècle. L’activité syndicale doit être graduelle pour tendre vers une mobilisation puissante, à même de faire plier le patronat, en partant du niveau de combativité actuel pour l’élever progressivement. Le tract, la réunion d’information, la pétition, l’AG, la grève ponctuelle puis la grève illimitée sont des outils terriblement efficaces, s’ils sont employés au bon moment, pour entraîner les masses dans l’action collective. Toute mobilisation forte, telle que la grève, l’occupation des locaux ou la manifestation dans la rue, n’atteint ses objectifs qu’à condition que les masses se l’approprient. Les conditions de l’engagement du plus grand nombre doivent être créées en premier lieu par les militants syndicalistes par un travail d’information indispensable avant de rentrer dans le dur d’un mouvement. Une grève ne sera circonscrite qu’aux salariés les plus convaincus et facilement mobilisables et se soldera par l’échec d’entraîner la majorité, si cette dernière ne partage pas la conviction que perdre une journée de salaire vaut mieux pour son propre intérêt que d’accepter des conditions de travail et de rémunération injustes au regard des bénéfices engrangés par l’entreprise. En étant un pas devant les masses, les militants doivent faire progresser le niveau de conscience collective d’un cran avant d’avancer d’un nouveau pas. C’est seulement ainsi que les syndicats peuvent construire une mobilisation majoritaire, condition sine qua non de la victoire.

Confusion des rôles et précipitation

Dans le cadre du mouvement naissant contre les ordonnances Macron sur le droit du travail, plusieurs écueils que nous venons d’étudier sont particulièrement visibles du côté du mouvement social. Avant même l’élection présidentielle, un collectif baptisé « Front social » a vu le jour pour s’apprêter à combattre les orientations ultralibérales du nouveau chef de l’État. Investi par certains syndicats Solidaires et CGT, le Front social entend agir au plus vite pour riposter aux attaques historiques contre le Code du travail et les conventions collectives promises par le nouvel exécutif.

Ce faisant, le Front social répond positivement à l’impatience de bon nombre de militants associatifs ou syndicaux qui ne veulent « pas attendre » pour investir la rue face au gouvernement Macron-Philippe-Pénicaud. Si l’intention est louable, la stratégie et le positionnement de ce collectif, qui prend soin de se détacher formellement des organisations historiques du mouvement ouvrier, ne s’adressent qu’aux syndicalistes chevronnés qui ont d’ores et déjà conscience de la gravité de l’attaque des ordonnances Macron et de la nécessité de manifester contre ce processus. En somme, elles renoncent à s’adresser aux masses qui ne sont pas encore convaincues de l’utilité de se mobiliser un an après l’échec du mouvement contre la loi Travail de Valls-El Khomri, et qui n’ont de toutes façons aucunement la volonté et l’envie de se mobiliser immédiatement. Après une première manif fin juin, le Front social appelle à la mobilisation dans la rue le 14 juillet, « contre Macron et contre Trump » (le président étasunien invité au défilé militaire de la Fête nationale). Il s’agit d’une action précipitée qui ne mobilisera pas les foules, et qui est potentiellement contre-productive car les médias dominants n’hésiteront pas à voir dans le faible nombre de participants un désaveu, voire une absence d’opposition sérieuse à la réforme du droit du travail de M. Macron.

En ce début de semaine, une autre date a émergé : celle du mercredi 12 juillet, appelée cette fois par les dirigeants de la France insoumise (FI), qui cumulent la précipitation et la confusion des rôles entre organisations politiques et syndicales. La FI appelle à la « rejoindre » pour manifester, dans les rues des grandes villes de l’hexagone, contre le projet d’ordonnances du pouvoir politique ; c’est, précisément, se substituer aux syndicats en posant comme préalable idéologique à la lutte immédiate la sympathie pour la France insoumise, si ce n’est l’adhésion à ses thèses. Doit-on être nécessairement pour la sixième République pour rejoindre le combat contre la loi travail XXL promise par l’exécutif ? Ce n’est pas sérieux et c’est, surtout, contre-productif dans la construction des conditions socio-économiques d’un mouvement de grève capable de vaincre Emmanuel Macron et la grande bourgeoisie en les faisant reculer sur leur réforme.

Le 12 septembre est le point de départ

Dans ce contexte, il semble justifié de s’atteler à la préparation des esprits à un authentique mouvement de lutte majoritaire à la rentrée, en mobilisant les ressources syndicales durant les deux prochains mois pour s’adresser aux masses de salariés, avec l’objectif de leur faire prendre conscience de la dangerosité, pour leurs intérêts, de la réforme Macron et de l’utilité, plus que jamais, de se mettre en grève. En cela, la date choisie par la CGT du 12 septembre semble la plus appropriée, car elle laisse du temps pour mener le nécessaire travail d’information à destination des travailleurs, et se trouve suffisamment tôt pour espérer bâtir un mouvement puissant d’ici le mois d’octobre.

Selon leurs luttes antérieures et le niveau de combativité propre à chaque entreprise, les différents secteurs de l’économie partiront à des vitesses inégales sans nécessairement sombrer dans la dispersion. Dans les structures où la mobilisation est particulièrement avancée, les syndicats devront tendre à lancer un mouvement de grève illimitée à partir du 12 septembre ; dans la plupart des entreprises, ce serait déjà un grand succès d’obtenir une majorité de grévistes parmi les salariés lors de cette première date . Parce que Macron, Philippe, Pénicaud veulent procéder rapidement, il nous faudra agir vite ; mais vitesse n’est pas précipitation et il s’agira de faire de la première mobilisation de la rentrée une première victoire du camp social, ce qui sera le cas si nous approchons du million de manifestants à travers la France entière.

Nous ne devrons pas nous contenter de dates de mobilisation éparses, à saute-mouton, au cours de l’automne pour espérer gagner. Nous devrons œuvrer à réunir les conditions d’une grève majoritaire, illimitée, interprofessionnelle et nationale pour espérer faire reculer le gouvernement et la grande bourgeoisie qu’il sert exclusivement. La condition, nous l’avons vu, est l’appropriation populaire des outils syndicaux et l’usage graduel de tous les moyens d’action à notre disposition pour construire le rapport de forces en notre faveur. La classe ouvrière peut relever la tête à l’occasion de ce mouvement social inaugural du quinquennat Macron, et ce même si nous ne parvenons pas à faire infléchir totalement l’exécutif politique. Sans doute pourrons-nous obtenir des victoires intermédiaires comme le renoncement aux accords d’entreprises dérogatoires à la loi sur le salaire minimum, en préservant le SMIC comme plancher à toutes les rémunérations du travail au sein des entreprises. Emmanuel Macron et ses subordonnés ne voudront rien lâcher dans ce qui est présenté comme leur première grande réforme, censée combattre le chômage en facilitant les licenciements et en supprimant les cotisations salariales pour assécher financièrement la Sécurité sociale. Face à ce pouvoir qui cherchera à se montrer intransigeant dans sa gestion politique face au mouvement social, nous pouvons gagner. Ensemble, créons les conditions de la victoire.


Le rapport de forces entre la grande bourgeoisie et la classe ouvrière est économiquement et politiquement structurant dans le cours des événements, et c’est parce qu’il a évolué en faveur de la première que le gouvernement Macron-Philippe se permet aujourd’hui de procéder à une grande liquidation des conquêtes sociales du siècle dernier. Nous pouvons inverser ce processus en construisant les forces du côté du salariat, par la préparation – via le travail nécessaire d’information – des conditions dans lesquelles le mouvement social de la rentrée pourra l’emporter face aux politiques réactionnaires à l’œuvre. Cet article participe à ce travail, tout comme la pétition que nous avons lancée et que nous vous invitons à signer (https://www.change.org/p/emmanuel-macron-ordonnances-macron-non-à-la-loi-du-medef). Nos forces ne doivent pas s’éparpiller mais préparer, pied à pied, la mobilisation majoritaire du camp social à partir du 12 septembre, véritable point de départ de la lutte contre les ordonnances Macron au service du MEDEF. Nous pouvons gagner, au moins partiellement, en faisant reculer le gouvernement à condition d’entraîner les masses dans la bataille. A nous tous de prendre part à ce combat, sans attendre mais sans précipitation, en renforçant les syndicats d’entreprises et en popularisant la conscience collective, clé de voûte de la victoire populaire dans les mois à venir.

B.D.

 

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