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L’idéologie de la honte

Voici un mot qui fleure bon le 20ème siècle : l’idéologie. Heureusement, elle est archaïque. l’Homme moderne s’est affranchi de ces vieilles croyances, parce que le « monde libre » a triomphé. Notre société ouverte permet à tout un chacun, par l’échange de connaissances, par l’intelligence collective et individuelle, d’atteindre l’objectivité, graal de la pensée contemporaine. Malheureusement, certains groupes s’attachent encore à leurs « carcans ». En leur sein, les chefs « instrumentalisent », les fidèles se « soumettent » à l’idéologie et finissent par perdre toute impartialité dans cette « prison de la pensée ». Vraiment ?


Par Benoit Delrue.
2 900 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


La succession de lieux communs du paragraphe introductif se retrouve, sous des formes diverses, chez tous les éditorialistes, spécialistes, experts et philosophes « reconnus ». Rares sont ceux qui défendent l’idéologie – et ils sont immédiatement caricaturés. Nous ne défendrons pas l’idéologie, mais l’existence de l’idéologie. Nous prouverons qu’elle est plus forte que jamais, en particulier chez ceux qui prétendent la combattre. Nous montrerons également que cette problématique n’est ni secondaire, ni réservée aux intellectuels. Ce sujet touche au cœur du monde moderne et de son fonctionnement, il nous voit tous concernés.

L’idéologie est un système de pensée dans lequel s’articulent des définitions et des concepts. Les définitions fondent la base de toute pensée ; elles donnent une signification spécifique à chaque mot, à chaque expression, à chaque chose. Cette signification peut être précise, explicite, ou au contraire imprécise, changeante selon les discussions et les conditions. En tous les cas, elle porte en elle une certaine considération. La définition comprend un certain jugement, pas nécessairement moral tel que « bien ou mal », mais au moins d’intérêt, « utile ou non », « important ou non ». Les concepts, ou « idées », résultent des définitions. Ils impliquent plusieurs termes et sont donc la combinaison de plusieurs définitions. Ils sont le fruit d’une réflexion et permettent une représentation logique d’une partie de l’extérieur, du monde. Là aussi, les concepts sont accompagnés d’une certaine considération. On y croit un peu ou complètement ; ils ont une importance moindre ou fondamentale. Adopter un nouveau concept amène généralement à revoir ses définitions des termes concernés, à les préciser ou les modifier. Assemblés, les définitions et les concepts donnent un système assez cohérent pour se tenir, dans lequel chaque part est indissociable de l’ensemble : l’idéologie.

Idéologie individuelle, idéologie collective

Derrière cette définition abstraite se cache une réalité concrète : chaque individu a sa propre idéologie. Il la nomme souvent sa morale, sa philosophie, sa pensée ou ses valeurs – en réalité, c’est une idéologie. Toute personne donne, consciemment ou inconsciemment, une certaine définition à chaque mot et à chaque chose. Toute personne s’attache à des concepts, qui lui donnent dans l’ensemble une certaine vision du monde. On ne peut y échapper, mais on peut croire qu’on en est dispensé. On peut posséder dans son idéologie le concept selon lequel l’idéologie n’existe pas ; et accorder à ce concept une importance fondamentale. A ce titre, il faut souligner que l’idéologie est le plus souvent implicite, inconsciente – ce qui ne change rien à sa réalité. Il faut également noter que les idéologies sont plus ou moins cohérentes. Aucune ne détient une cohérence absolue, et certaines sont entièrement incohérentes. Une grande incohérence n’empêche pas pour autant de vivre ni de faire preuve d’intelligence ; mais elle prive d’une vision lucide du monde et amène, de ce fait, à se tromper parfois lourdement.

L’idéologie diffère pour chaque personne, car il n’existe pas deux individus qui partagent avec exactitude le même regard sur toutes choses. Chaque idéologie individuelle est unique. Néanmoins, il existe des idéologies collectives. Elles sont, au moins initialement, toujours explicites et elles offrent un certain nombre de concepts dans un périmètre non exhaustif. C’est le propre de la philosophie : définir une idéologie et la partager, en espérant non seulement détenir l’idéologie la plus cohérente – la plus « juste » – et en convaincre un maximum de personnes. C’est également le propre de la politique : partager une vision du monde et une façon de la mettre en œuvre. Depuis la nuit des temps, les religions offrent à leurs fidèles une idéologie : par la transmission d’histoires, de valeurs, ils partagent là aussi un certain regard sur leur vie et ce qui la compose. Une idéologie collective n’est jamais exhaustive et compacte. Même si elle en a la prétention, elle ne peut donner à tous ses adeptes les mêmes définitions sur tout ce qui les entourent. Elle se limite donc à ce que ses fondateurs, ses animateurs jugent essentiel. Les efforts pour propager une idéologie collective, dans le but d’en faire un nombre d’adeptes – conscients ou inconscients – toujours plus grands, relèvent de la propagande. Ainsi, la propagande est omniprésente, en particulier à l’heure où les canaux de communication sont plus performants que jamais. Mais dans l’imaginaire collectif, propagande et idéologie ne revêtent que des aspects politiques, et uniquement pour les forces extrémistes et les Etats totalitaires. Cette étroitesse d’usage permet surtout de faire l’impasse sur l’étude des idéologies les plus courantes dans le monde actuel.

Ne pas connaître sa propre idéologie est une faiblesse. Reconnaître et assumer son idéologie est une force. Sur LeBilan.fr, notre idéologie est celle du matérialisme historique. Elle est à la fois la source des définitions et considérations présentes ici, et par nature, elle s’enrichit de l’étude approfondie des faits et des mouvements. Elle s’oppose farouchement à l’idéalisme, dans lequel les concepts sont davantage figés et présentent une structure mécanique plutôt que dynamique. Nos réflexions se fondent sur l’étude de l’Histoire, en particulier de l’évolution de la production et des rapports sociaux qu’elle établit. Nos concepts se veulent en évolution constante, pour mieux représenter un monde en évolution constante. (En savoir plus : Notre idéologie. Une courte histoire du matérialisme.)

L’idéologie dominante

Ainsi, l’idéologie individuelle est ce qui désigne le système de pensée de chaque individu ; et les idéologies collectives sont tous les ensembles de valeurs partagées par un groupe, dont les individus sont conscients de faire partie. Si les idéologies collectives sont souvent explicites (sans pour autant se nommer « idéologies »), elles peuvent être également implicites. C’est généralement le cas d’un type très particulier d’idéologies, à l’importance fondamentale : l’idéologie partagée par une société humaine. C’est celle qui régit les rapports sociaux, notamment par les lois et l’exercice de la justice. Au sein d’une société, bien des individus et groupes peuvent se distinguer de l’idéologie « générale », voire la combattre ; mais elle est partagée par une majorité absolue des membres de la société. L’Histoire des civilisations nous enseigne qu’une société existe et fonctionne par les rapports de production, c’est-à-dire les rapports de classes. Des classes sociales distinctes existent pour remplir un rôle spécifique dans le processus productif, répondant aux besoins communs de la société. Dans toute société, il existe une classe dominante, qui prend l’essentiel des décisions concernant la production collective. L’idéologie partagée par une société est l’idéologie impulsée en son sein par la classe dominante, dans son intérêt. Il s’agit donc de l’idéologie dominante.

Nous vivons dans un régime capitaliste, dominé par la grande bourgeoisie. Cette classe se distingue par la propriété du grand capital, c’est-à-dire de l’essentiel des moyens de production – terres, immeubles, entreprises, machines, brevets scientifiques – le plus souvent insidieusement, via des parts sur les marchés financiers, elles-mêmes détenues par des holding. Ce système complexe permet de rendre très difficile l’identification par le quidam des véritables dirigeants de notre économie, donc l’identification des vrais maîtres du monde. Ce qui ne change rien à la réalité de leur existence en tant que classe dominante : les grands milliardaires se coordonnent parfaitement quand il s’agit de leurs intérêts communs, vis-à-vis du reste de la société. Ce bel effort collectif fait par la classe dominante et ses serviteurs immédiats est surtout spectaculaire en terme de propagande.

Ideologie

Pour ce caricaturiste, l’idéologie rend aveugle.
En haut : et si l’idéologie était toujours présente à travers les médias actuels ?

Une propagande quotidienne, acharnée et multiple

Le capitalisme a permis à l’humanité de développer ses forces productives à un niveau jamais atteint, et l’étalement des richesses tend à faire oublier la confiscation du pouvoir réel par une infime fraction de la population, une petite classe sociale qui tait son nom. De générations en générations, le progrès technique permit l’apparition et la distribution de nouveaux médias : la radio, la télévision et enfin internet ont fini par peupler tous les foyers français. Les nouveaux supports ont également permis de nouvelles formes de production artistique. Aujourd’hui, les films et les séries télévisées – ou sortant directement sur des plates-formes numériques – occupent une place centrale dans notre vie, donc dans notre représentation du monde. La multiplication des œuvres, des histoires, des points de vue tend à faire croire qu’on s’approche d’une formidable objectivité, d’un esprit critique plus affûté que jamais. En réalité, il existe une propagande sous-jacente à l’ensemble de la (sur)production médiatique et artistique contemporaine. Cette propagande est celle de l’idéologie dominante, et elle sert les intérêts exclusifs de la grande bourgeoisie.

Demandez aux Français dans quel système ils vivent – une étude que se gardent bien de faire l’Ifop comme l’Insee, étrangement – et une réponse majoritaire se dessinera à coup sûr : « en démocratie ». La focalisation sur notre système politique évite le sujet fondamental du régime économique, où se trouve le véritable pouvoir. De fait, le capitalisme est considéré comme la meilleure économie possible, puisqu’elle permet une production massive de richesses. Si l’existence des classes sociales ne passe pas à la trappe, c’est au profit de l’existence d’une « classe moyenne » fantasmée et ne disposant d’aucune base matérielle, d’aucune réalité concrète. La conviction partagée par la population est que nous sommes dans « le meilleur des systèmes », ou pour paraphraser Churchill, dans « le moins mauvais ». Ainsi, l’humanité aurait traversé toutes formes de civilisations pour s’arrêter à un régime qui a admis des siècles durant, et admet encore dans certaines contrées, l’esclavage et la marchandisation des corps. Nous serions « au bout de l’Histoire », non pas que la fin de l’humanité serait proche, mais que l’Homme serait à son apogée. Alors que l’instruction est élevée et que nous disposons de moyens d’information plus efficaces que jamais, combien de Français accordent aujourd’hui un intérêt au système dans lequel ils vivent, et aux intérêts particuliers qu’il sert ? Passée l’indignation de l’annonce, combien se sont renseignés sur les fameuses 67 individus qui possèdent, selon l’ONG Oxfam, autant de richesses que la moitié de l’humanité – soit 3,6 milliards de personnes ? Mais tout ceci n’est que secondaire. Après tout, le dernier iPhone n’est-il pas formidable ?

L’industrie du rêve

L’idéologie dominante n’a pas de contours réels tant elle traverse les domaines et, décennies après décennies, s’est enracinée dans les esprits. Elle est à la fois une certaine vision de l’Histoire, enseignée dans les manuels scolaires et par les enseignants de l’Education nationale, qui se résume à l’Histoire des « grands hommes » plus qu’à l’étude des civilisations, et qui est remplie de jugements moraux. Elle est également un ensemble de concepts, de faux constats – car ne relevant pas d’une enquête sur les faits, mais simplement d’une acceptation massive par la population. Ainsi l’idée que nous vivons « en liberté » est largement partagée. Chaque individu est en effet libre de faire ses propres choix, contrairement à une vie de contraintes et d’interdits pour les esclaves et les serfs. Néanmoins, le libre choix entre se salarier et vivre dans la misère pour l’écrasante majorité des Français est somme toute très limité. La notion de « liberté » est intimement liée à une autre idée partagée, selon laquelle « n’importe qui peut devenir riche » – et, in fine, intégrer la classe dominante. Cette idée est propulsée par une communication impressionnante autour des « parcours de rêve » qu’auraient connu, entre autres, les entrepreneurs les plus débrouillards, les sportifs les plus performants, les artistes les plus talentueux, les jeunes femmes qui ont fait « tomber » des princes milliardaires, ou les gagnants au Loto. Cette industrie du rêve est permanente. Les adolescents se passionnent pour des émissions de télé-réalité dans lesquelles des individus pris quasiment « au hasard » connaissent, pour quelques semaines, une vie faite d’oisiveté et de loisirs – à peu de choses près, la vraie vie de la grande bourgeoisie. Cette « grande vie » rêvée permet surtout au public d’oublier, la plupart du temps, une vie faite de contraintes, de désillusions et d’anonymat. A l’inverse, des émissions méprisantes sur des « cas sociaux » permettent aux spectateurs de relativiser sur la pauvreté de leur vie réelle. Quand le retour glacial à la réalité guette, c’est toujours rassurant de voir qu’ « il y a pire ».

La surproduction médiatique, comme les efforts de marketing et de publicité déployer pour nourrir une attente permanente du futur produit commercialisé, sont un moyen formidable de focaliser l’attention collective sur autre chose que son propre sort. Mais le rapport au monde réel n’est pas vide ; il est parsemé de certitudes véhiculées par la propagande. Parce que ces certitudes sont moins le produit d’une démarche de conviction, d’exposition aux faits pour démontrer scientifiquement la validité du fait propagé, elles relèvent davantage d’une insidieuse persuasion.

Idéalisme et réalité

La grande bourgeoisie n’existe pas – ce terme est anachronique, il n’y a même pas matière à débattre là-dessus. Idem pour la classe ouvrière. La classe moyenne, à laquelle presque tous les Français appartiennent, est au centre des richesses et du pouvoir. Notre monde est celui de tous les possibles. Et il appartient à ceux qui se lèvent tôt. Si une part considérable de l’humanité est toujours privée d’une alimentation correcte, d’un accès à l’eau, d’un accès aux soins, ce n’est pas dû au capitalisme – au contraire. Si les hypermarchés jettent chaque année des tonnes de denrées alimentaires, en les aspergeant d’eau de javel pour ne pas qu’elles soient volées, c’est par souci de l’intérêt général. La libre concurrence entre les salariés est bénéfique à tous, elle permet le dépassement de soi. Faire de la santé un business permet à la fois de grands progrès médicaux et la responsabilisation des patients. Les hommes politiques ne sont pas au service des milliardaires, ils sont libres de leurs choix. Les grandes firmes de transformation alimentaire veillent à ce que les agriculteurs soient bien rémunérés, et à fournir aux consommateurs des produits de qualité. Si les grandes banques privées spéculent avec l’épargne des Français, c’est pour faire fructifier la richesse nationale. L’évasion fiscale ne concerne qu’une minorité de riches, et qu’une minorité de grandes entreprises. La transformation de la France vers une « économie de services », dépourvue de production industrielle, est un progrès. Et bien sûr, l’idéologie n’existe pas, sauf pour désigner une pensée archaïque et non objective.

Ces lieux communs font partie de l’idéologie dominante. Ils peuvent être véhiculés par des individus et des groupes divers, et donc se retrouver dans des idéologies diverses. La plupart de ceux qui se prétendent réformistes, conservateurs, réactionnaires ou libéraux sont généralement d’accord avec ces affirmations. Chacune d’entre elles est pourtant profondément fausse, et ne saurait tenir face à une étude méthodique des faits. En opposition au matérialisme historique dont nous nous revendiquons, le paragraphe précédent est purement idéaliste. Il se base sur des croyances, sur des apparences, sur une étude rapide des faits. L’idéalisme, qu’on retrouve dans la grande majorité des idéologies et bien entendu dans l’idéologie dominante, tend également à considérer que si un fait est constaté, c’est qu’il a toujours été ainsi, ou qu’il le sera toujours, et en tout cas qu’il devait en être ainsi. Il souffre lourdement de la confrontation avec ses propres contradictions, que ses adeptes vivent comme une agression. Tout comme les prétendus opposants de l’idéologie auraient bien du mal à admettre que leur discours est empreint d’idéologie. Au fond, s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes à défaut de l’être avec les autres, ils ont sans doute conscience qu’ils ont une certaine morale, une certaine philosophie. S’ils n’admettent pas leur idéologie, c’est qu’ils en ont trop honte pour en défendre la cohérence. Sans doute trop honte, également, pour admettre le rôle historique de leur idéologie qui, presque toujours, défend l’ordre établi, le capitalisme et les contre-vérités les plus vulgaires.

Adhérer à l’idéologie dominante est un confort, tandis que maintenir un scepticisme et un esprit critique réel sur le monde qui nous entoure demande un effort permanent. Néanmoins, de plus en plus de Français finiront par remettre en question les vérités dont leur éducation, leur environnement, leur construction sociale les ont persuadé. Le développement de la production humaine, l’adoption plus large des méthodes de recherche scientifiques, la multiplication des canaux d’information finiront par remettre en cause l’adhésion massive des Français envers l’idéologie dominante, et leur croyance en « le meilleur des systèmes ». Il ne s’agit pas d’un processus facile : plus tardivement la prise de conscience a lieu, et plus violemment elle se manifeste. Mais elle est définitive. Une fois une colonne de mensonges confrontée à la réalité et abattue, elle ne se relève pas.

Parmi les fondations de l’idéologie dominante actuelle, l’absence d’idéologie dans notre société et le règne de l’objectivité absolue occupent une place centrale. Mais les journalistes et « experts » qui prétendent pourfendre l’idéologie seront, un jour prochain, mis face à leurs contradictions. Devant une enquête minutieuse des faits et l’obligation d’une sincérité envers eux-mêmes, ils ne pourront qu’admettre l’œuvre de propagande dont ils se sont faits les vecteurs. D’ici là, soyons plus nombreux à prendre conscience de toutes les idéologies et de toutes les propagandes, y compris de celles qui nous ont influencé toute notre vie. Cette prise de conscience est la clé de l’authentique liberté.

B.D.

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