La chasse aux musulmans est lancée

éditorial du mois d’août 2016

Cet édito estival revient sur le débat qui a monopolisé les grands médias ces dernières semaines, pour tirer tous les enseignements de cette séquence.

Un mois après le massacre de Nice le soir du 14 juillet, plusieurs maires de droite ont pris un arrêté interdisant le « burkini », une tenue de plage couvrant le corps. Ce vêtement porterait atteinte à l’ « ordre public », serait le « symbole de l’extrémisme islamiste » selon l’édile de Cannes, et ferait même « référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre » d’après son directeur général des services [1].

Qu’importe si la tenue en question n’a strictement rien à voir ni avec Daesh, qui voit d’un mauvais œil l’apparition de femmes musulmanes sur les plages mixtes, ni avec la burqa, qui dissimule le visage – c’est ce pourquoi elle a été interdite en 2010. Se battre contre un vêtement qui permet à des femmes pudiques de se baigner en public serait l’extension logique de la guerre contre le terrorisme que le gouvernement a déclaré à maintes reprises depuis un an et demi. D’ailleurs, le Premier ministre socialiste Manuel Valls n’a pas hésité à s’inscrire dans la polémique en apportant son « soutien » aux maires de droite ayant pris les arrêtés.

Quant à l’application de ces arrêtés, elle ne fait pas mystère : toutes les femmes habillées à la plage, et même celles qui portent un simple foulard sur leurs cheveux [2], sont visées par les policiers municipaux qui n’hésitent pas à verbaliser. Ces derniers ne font pas nécessairement preuve de zèle ; il ne font que suivre les ordres de leurs municipalités, dirigées par des forces réactionnaires n’hésitant pas à semer des amalgames entre voile, vêtements longs, burqa et terrorisme. Ainsi donc les forces de l’ordre partent à la chasse aux musulmans, de même que de (grands) adolescents partent à la chasse aux Pokémon le regard vissé sur leur smartphone. Pendant ce temps, le burkini bat des records de ventes depuis qu’il a été médiatisé [3].

La polémique est un piège bien huilé, dans lequel tombent de nombreuses personnalités progressistes au nom des droits des femmes. Alors que le mouvement féministe exige depuis plus d’un siècle qu’on laisse les femmes s’habiller comme elles le souhaitent, voici qu’il faudrait interdire certaines tenues jugées inadéquates vis-à-vis des « valeurs de la République ». La « laïcité », concept dévoyé désormais invoqué pour forcer les musulmans à la discrétion, voire à la disparition, n’a plus grand chose à voir avec la grande loi de 1905 séparant l’Église et l’État, ni avec la déclaration des droits de l’Homme, qui stipule le libre exercice de ses croyances dans l’espace public, en particulier lorsqu’elles s’inscrivent dans un culte minoritaire à l’échelle d’un pays ou d’un continent. Le piège fonctionne : nombreux sont ceux, à droite comme à gauche, qui jugent insupportable de voir des femmes porter un vêtement couvrant à la plage. Celles-ci seraient, forcément, opprimées par leurs maris, leurs frères, leurs pères, et leur libération ne surviendrait que lorsqu’elles se déshabilleront.

Mais ce sont des femmes qui se font verbaliser sur les plages méditerranéennes, et ce sont elles qui souffrent en premier lieu du climat nauséabond qui se disperse dans l’hexagone. En réalité, la polémique appuie une fois encore sur la fracture entre les musulmans (et leurs rares soutiens) et le reste de la communauté nationale. Les Français tolèrent de moins en moins la présence de fidèles à l’islam dans l’espace public, précisément comme le souhaite le Front National, qui fait son beurre sur un énième faux débat, déversé par les grands médias, poussant les citoyens à se tourner contre leurs voisins musulmans. Derrière la haine de l’islam se cache la haine des Arabes, un racisme d’État toujours plus intense et qui amène à considérer que, pour s’intégrer, l’étranger se doit d’adopter le même comportement que le Français soi-disant de souche.

Cet épisode politico-médiatique, qui stigmatise les citoyens de confession musulmane et construit un amalgame autour du danger terroriste, s’inscrit dans le processus guerrier que nous avons analysé, voici plus de quinze mois, sur la place de l’islam en France. C’est bien le risque d’une guerre civile qui se couve derrière l’intolérance grandissante de notre pays. Certains y ont intérêt : la haute bourgeoisie, constituée des milliardaires français, ne s’est jamais autant gavée que lorsque le peuple subit une guerre intestine. Cette polémique, à leurs yeux, revêt deux avantages : dresser les travailleurs les uns contre les autres, et faire oublier que c’est une lutte puissante et fraternelle contre la loi Travail de Manuel Valls qui faisait l’actualité avant l’été. Mais leur système pourrit de l’intérieur, et la roue de l’Histoire tournera.

 


Bonne visite sur LE BILAN, bonne lecture et à bientôt,

le 25 août 2016,
Benoit Delrue.

Références


1 : http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/11/le-maire-de-cannes-interdit-les-vetements-religieux-a-la-plage_4981587_3224.html
2 : http://www.liberation.fr/france/2016/08/23/cannes-et-nice-des-femmes-verbalisees-pour-le-port-d-un-hijab-sur-la-plage_1474168
3 : http://www.lepoint.fr/societe/burkini-les-ventes-explosent-depuis-la-polemique-18-08-2016-2062255_23.php