C’est maintenant qu’il faut agir

éditorial du mois de juin 2017

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit ». Cette citation, qui nous vient du XIXème siècle, prononcée par le révérend-père Henri Lacordaire lors d’une conférence contre le travail du dimanche, a un écho particulier dans l’actualité de cette année 2017. Le patronat veut se libérer des contraintes légales pour exploiter le travail et la nature à sa guise, et se délecte déjà de la politique menée par Emmanuel Macron.

Un siècle en arrière

Le nouveau Président de la République française veut réformer le droit du travail, et le plus vite possible. Avant même son élection, il a promis à la classe capitaliste qu’il procéderait à des ordonnances dès cet été, en se soustrayant donc au débat parlementaire, pour « libéraliser » les rapports entre employés et employeurs. Entendez par là qu’il entend démanteler, comme l’ont fait Nicolas Sarkozy puis François Hollande, mais cette fois à un niveau plus élevé, la réglementation du travail. Autrement dit, les entreprises pourront déroger à la loi sur le temps de travail ou les salaires, les cotisations sociales seront abaissées, les licenciements facilités, les indemnités obtenues dans le cadre d’une condamnation des prud’hommes plafonnées. Défaire la loi et les conventions collectives équivaut, du point de vue du progrès social, au retour d’un siècle en arrière.

Qui souhaite travailler 45 heures payées 35 ? Qui a intérêt à voir une entreprise appliquer un salaire minimum en-dessous du SMIC [1] ? Certainement pas les salariés. Ceux d’entre eux qui accepteront ces accords régressifs le feront sous une épée de Damoclès, sous la menace de la délocalisation et du chômage. La loi El Khomri a d’ores et déjà permis à des groupes, tels que La Voix du Nord, de procéder à des licenciements alors même qu’ils réalisent des bénéfices. La nouvelle loi Travail ira plus loin dans la soumission des travailleurs aux intérêts exclusifs du patronat. Elle sera la pierre angulaire du début du quinquennat de Macron, autour de laquelle s’articuleront d’autres réformes. Parmi elles, celle de la fiscalité : le patrimoine financier – en actions et obligations – ne sera plus assujetti à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), tandis que le taux de l’impôt sur les sociétés passera de 33,33 % à seulement 25 %. Parallèlement, 120.000 postes de fonctionnaires seront supprimés.

Pour mener à bien ses réformes violemment anti-sociales, Emmanuel Macron a nommé des ministres marqués à droite, notamment à Bercy, et une pléthore de membres de la « société civile » issus des directions d’entreprises privées. Tous ont leurs propres casseroles [2]. Ce n’est plus un gouvernement, c’est un conseil d’administration. Cette classe dirigeante intermédiaire [3] œuvre pour le compte de la grande bourgeoisie multi-millionnaire et milliardaire, qui se frotte les mains à l’aune de l’intensification de la guerre sociale menée contre le « coût du travail », c’est-à-dire contre nos salaires. Car c’est là le nerf de la guerre. Les détenteurs du capital veulent toujours une plus grosse part de la valeur ajoutée, au détriment de la rémunération du travail. En nous faisant travailler 45 heures au lieu de 35 au même salaire mensuel, c’est le taux horaire qui baisse drastiquement. En permettant aux entreprises de payer moins que le SMIC, ce sont tous les salaires des employés qui seront impactés. En bref, la nouvelle loi Travail, c’est la loi du MEDEF. C’est ce que nous dénonçons dans une pétition qui a recueilli plus de 1.000 signataires en trois jours, et qui, nous l’espérons, continuera à se populariser.

Bien sûr, face aux attaques historiques contre les intérêts des travailleurs de France, une pétition ne suffira pas. Mais elle peut être un point de départ vers une large mobilisation. Du moins, elle participe au nécessaire travail d’information qui doit être tourné vers l’ensemble des salariés, retraités et privés d’emploi. L’heure est à préparer les esprits à la lutte, et cela se joue dès maintenant. Plus efficace que des manifestations à saute-mouton avant l’été serait une adresse large à l’ensemble des travailleurs de France de la part des militants des organisations ouvrières, à commencer par la Confédération Générale du Travail (CGT). Avec pour mot d’ordre : Pas d’état de grâce pour Macron ! Pour nos salaires, créons les conditions de la grève en septembre. Un grand mouvement de lutte populaire peut émerger, et même arracher la victoire en faisant reculer le gouvernement, si une grève interprofessionnelle puissante voit le jour.

Nous n’oublions pas les élections législatives des 11 et 18 juin prochains. Mais elles verront soit le triomphe de la droite macroniste, soit l’alliance avec la droite dite républicaine. Nous ne sombrons dans aucune forme de défaitisme ; simplement, le rapport de forces est profondément défavorable aux classes populaires, tandis que la Constitution telle qu’elle est offre les pleins pouvoirs à l’exécutif en place. Nous n’appelons pas à l’abstention. Plus il y aura de députés communistes et insoumis, plus les travailleurs auront des relais institutionnels pour porter leurs intérêts au sein de la représentation nationale. Mais notre rôle n’est pas de donner une quelconque consigne de vote, qui ne serait d’ailleurs pas suivie par nos lecteurs. Par contre, nous invitons à l’insurrection sociale.

Le SMIC au cœur

Chaque réforme politique acte une évolution dans le rapport de forces entre les classes sociales. Une réforme progressiste n’est toujours issue que du combat populaire mené sur le terrain. C’est toujours dans les entreprises et dans les rues que les grandes conquêtes sociales ont été gagnées. L’arrêt collectif du travail, l’occupation des locaux, voire la réappropriation momentanée des moyens de production, sont les armes les plus puissantes dont dispose la classe ouvrière, en ce siècle comme au dernier. Or, depuis quarante ans, le rapport de forces évolue dans le sens unique des intérêts de la grande bourgeoisie. Le transfert de la production industrielle vers les pays émergents, l’éclatement des entreprises en une multitude de petites unités de production, l’individualisation des carrières professionnelles, la division syndicale, la précarité des jeunes travailleurs sont autant d’éléments structurels qui ont peu à peu fait pencher lourdement la balance. L’union des salariés, retraités et privés d’emploi est un parcours du combattant que nous n’atteignons qu’en de rares occasions. Elle doit être au centre des stratégies syndicales et révolutionnaires.

La question du salaire et spécifiquement du SMIC est au cœur de la guerre sociale et peut cristalliser les mécontentements populaires. Plus encore que la question des 35 heures ou celle de la Sécurité sociale, la problématique du SMIC est l’une des rares qui fasse presque unanimité chez les travailleurs de France. S’attaquer au salaire minimum interprofessionnel, comme le réclame le grand patronat et comme le feront Macron et Philippe, c’est toucher à la colonne vertébrale des conquêtes ouvrières du siècle passé. Sous prétexte d’être compétitifs face à l’Europe de l’Est ou l’Asie, les détenteurs de capitaux opéreront une diminution du salaire minimum horaire, voire du salaire minimum mensuel, grâce au cadre d’accords fourni par le pouvoir politique. Baisser le salaire minimum, c’est tirer vers le bas l’ensemble des salaires des employés. Ces derniers peuvent, s’ils prennent conscience de l’enjeu, se mobiliser massivement autour de cette question.

Plus le temps avance, plus il est difficile pour les salariés de faire grève. Le chantage à l’emploi, l’endettement avec les prêts immobiliers et les crédits à la consommation, la perte d’une partie du salaire sont autant de pressions qui pourront dissuader nombre d’entre eux de cesser le travail. Mais il s’agit ici de notre présent et de notre avenir : si la classe capitaliste et ses laquais réussissent le tour de force d’éclater le SMIC, il sera encore plus compliqué de se mobiliser par la suite. C’est donc maintenant que ça se joue, et maintenant qu’il faut agir. Créons les conditions de la grève interprofessionnelle illimitée. Cela implique d’informer les salariés sur le danger crucial que représente la baisse du salaire minimum, de préparer financièrement des caisses de grève, de faire naître une solidarité inédite entre syndicalistes et employés, retraités, privés d’emploi. Paradoxalement, nous subissons des conditions de travail et de vie éprouvantes, mais nous n’avons jamais été aussi près de la prochaine victoire du mouvement ouvrier. Elle peut éclore si les militants jouent leur rôle, « un pas devant les masses » comme disait Lénine.

La « liberté » chère à Macron et aux autres laquais de la classe dominante est une prison pour les travailleurs. Le droit du patron correspond au devoir des employés. En faisant sauter les verrous de la protection légale des salariés, le Président ne fait que soumettre la France au bon vouloir des milliardaires. Il est hors de question de laisser le champ libre à sa sinistre entreprise. La grande bataille du début du quinquennat a d’ores et déjà commencé. A nous de l’investir pleinement pour déjouer les plans du gouvernement, en construisant pas à pas l’union de tous les exploités et les opprimés. Face à la tempête réactionnaire qui souffle sur la France depuis quinze ans, il suffirait d’une victoire du mouvement ouvrier pour ouvrir le temps de l’éclaircie. De là, nous pourrions récolter les fruits du progrès et de la justice. Nous les méritons.

 


Bonne visite sur LE BILAN, bonne lecture et à bientôt,

le 31 mai 2017,
Benoit Delrue.

 

1 : https://lebilan.fr/2017/05/10/ete-2017-ce-que-contient-la-bombe-macron/
2 : https://lebilan.fr/2017/05/17/goulard-ferrand-penicaud-les-sales-affaires-des-nouveaux-ministres-demmanuel-macron/
3 : http://lebilan.fr/le-jargon/classe-intermediaire/