Aux « gens qui ne sont rien »

éditorial du mois de juillet 2017

« Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien » a affirmé Emmanuel Macron jeudi dernier, lors de l’inauguration de Station F, un incubateur parisien d’entreprises « start-up » créé par le milliardaire des télécoms et de la presse Xavier Niel. Le Président de la République française en a dit bien plus par cette simple phrase que lors de tout son discours au Congrès le 3 juillet. Et en prononçant ces mots, il a eu raison.

Vous n’êtes rien aux yeux de la classe dominante. Tout au plus une ligne dans un immense fichier Excell dans la vision purement comptable qui régit le monde aujourd’hui. Au regard du patronat qui « réussit », vous n’êtes ni une femme ni un homme. Vous n’êtes pas un être humain entier et complexe, vous n’êtes qu’un pion interchangeable à merci. Vous n’êtes pas un égal, vous n’êtes qu’un subordonné, selon la loi. Vous n’êtes qu’un salarié, un employé, un aliéné qui croit que ses intérêts convergent avec ceux de l’entreprise. Il n’en est rien. Vous n’êtes rien.

Vous ne possédez rien, si ce n’est un petit logement et un maigre patrimoine, à peine de quoi satisfaire les besoins sociaux élémentaires du XXIème siècle. Vous n’avez que de quoi vivre, si ce n’est survivre, pour retourner au travail le lendemain et rejouer la même pièce jour après jour, jusqu’à vous user aux nerfs et au sang. Vous n’avez rien à dire sur ce que vous produisez, sur votre petit poste de travail, sur ce que font vos mains et votre tête, sur la façon dont vous êtes exploité. Vous ne décidez rien. Pas même de vos loisirs, conditionnés par la propagande publicitaire et médiatique, influencés par les normes en vigueur. Même l’anticonformisme est une marque déposée.

Vous n’êtes rien, mais vous produisez tout. La nourriture, la terre, l’énergie, les immeubles, les moyens de transport, les moyens de communication, les vêtements, le marketing, le commerce, la restauration, les services, les machines, les biens de consommation : tout est issu de votre travail et du travail de vos aînés. Aucune transformation humaine, aucune valeur ajoutée, aucune production n’est créée sans votre travail. C’est vous qui œuvrez à la richesse gigantesque des nations et des hommes, et malgré cela, vous n’êtes rien pour les propriétaires, les capitalistes, les grands bourgeois, pour ceux qui « réussissent ».

Vous êtes de ceux qui ne réussissent pas. Vous consacrez la moitié de votre vie à vous extraire de votre condition sociale et l’autre moitié à vous y résigner. Vous rêvez de fortune et de succès en admirant ceux qui y parviennent, mais un jour ou l’autre, vous devez vous résoudre aux petites choses qui font le bonheur simple. Votre vie n’est pas que malheur, fort heureusement ! Mais que de regrets, de remords, de frustrations, de désillusions à mesure que l’âge avance et finisse par tout emporter. S’ouvre alors le temps du bilan cruel, inévitable, inexorable : du point de vue de la société contemporaine et de ceux qui la dirigent, vous n’êtes rien.

Quand sonne l’heure de la fermeture, de la délocalisation, de l’exil productif, vous pouvez vous rendre compte à quel point, pour eux, vous n’êtes rien. Le plan de licenciements, pardon, le « plan social », excusez-moi, le « plan de sauvegarde de l’emploi » (sic) vous plonge vous et votre famille, par milliers chaque année, dans les griffes du chômage de masse et de longue durée, dans l’inexistence sociale ou dans le marché noir. Les dirigeants s’en vont faire de l’argent ailleurs et vous laissent sur la paille avec vos souvenirs. Telle est la loi du marché. Elle est décidée dans des salons feutrés où aucun mot n’est dit plut haut qu’un autre, et se mue en une violence effroyable quand elle en vient à broyer votre vie.

Vous n’êtes rien pour les 500 familles les plus riches de France que le magazine Challenges a mis à l’honneur, avec son classement, cette semaine. Vous ne possédez aucun capital, vous n’êtes pas un concurrent, vous n’êtes qu’un perdant. Vous êtes tout juste bon à exécuter les ordres, telle une machine obéissante, et si vous vous plaignez, on vous montre la porte. Les cadres dirigeants et la classe politique importent davantage à la bourgeoisie multi-millionnaire ou milliardaire puisqu’ils organisent et encadrent la production pour ses profits immédiats. Vous, qui n’êtes qu’employé ou pire, privé d’emploi, ne présentez aucun intérêt à la classe dominante, qui ignore votre utilité. Vous n’avez rien à dire en retour, à part « merci », à ceux qui vous ont embauché et qui peuvent vous jeter dehors, selon la loi de la République ou, à défaut, selon la loi du marché qui donne tout pouvoir à l’employeur.

Vous n’êtes rien mais vous avez un avantage énorme et un pouvoir phénoménal. Votre pouvoir est la production de richesses. Vous n’avez presque aucun pouvoir sur les richesses existantes et votre consommation ne changera pas le monde, car vous ne votez pas en achetant, contrairement à la vision ultralibérale propagée sur les ondes, vous ne faites qu’alimenter le système par un secteur ou par un autre. Vous avez tout le pouvoir sur la création de richesses par contre, car sans vous il n’y a aucune production. Telle est votre force, et elle se montre au grand jour quand vous cessez le travail collectivement, par la grève, votre outil le plus tranchant, car chaque jour qui passe devient un manque à gagner considérable pour le patronat, ce qui lui ouvre les yeux sur votre apport à la société.

Votre avantage est votre nombre. Vous avez l’avantage stratégique ultime qui influencera, tôt ou tard, la destin de la nation et de la planète. La roue de l’Histoire, immobilisée par ceux qui « réussissent » aujourd’hui en dominant l’ordre établi, se débloquera et se remettra en mouvement le jour où vous apprendrez à agir ensemble et non individuellement sur le cours des événements. Vous êtes la classe sociale la plus nombreuse, la classe ouvrière du XXIème siècle, et vous pourrez briser vos chaînes quand vous en prendrez conscience.

Vous n’êtes rien et je suis l’un des vôtres. Ce n’est pas ce site internet, qui n’est ni une entreprise ni un capital mais une modeste plate-forme d’opinion, qui change quoi que ce soit à ma condition sociale. Et ce n’est pas parce que je tiens la plume que je suis supérieur à vous. Nous sommes des travailleurs, tous inféodés aux intérêts exclusifs de la classe capitaliste, qui domine partout comme ici par le référencement, la diffusion, la propagation de ce qu’elle souhaite quand elle le souhaite. Mais vous le savez, nous avons un avantage et un pouvoir. Servons-nous en. Engageons-nous dans la bataille. Ensemble, nous ne sommes rien, soyons tout.

 


Bonne visite sur LE BILAN, bonne lecture et à bientôt,

le 3 juillet 2017,
Benoit Delrue.