Cet article a été consulté 4 613 fois

Leur intérêt et le nôtre : la vraie histoire de l’intérêt général

Où se situe réellement l’intérêt général ? La question est fondamentale pour qui entend œuvrer à l’épanouissement de l’humanité et des individus qui la composent. Pour y répondre, nous prendrons suffisamment de recul pour analyser la formation de nos civilisations et les mouvements qui nous ont conduits jusqu’à l’ère contemporaine. Ce n’est pas le plus court chemin, mais c’est le moyen d’apporter la définition la plus inébranlable à ce qui fut et ce que sera l’intérêt général. Pour le satisfaire définitivement, il nous faudra une révolution qui mette à plat toutes les infrastructures économiques. Voici pourquoi.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-xX
3 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. HorlA2


L’intérêt général existe-t-il ? Assurément oui, mais il n’est pas là où vous le croyez. Contrairement aux thèses libérales qui prospèrent dans les grands médias et les manuels scolaires, ce n’est pas la somme des intérêts particuliers qui conduit, invariablement, à l’intérêt général. L’individualisme en est même l’ennemi. De même, la classe capitaliste fait passer son intérêt exclusif pour l’intérêt général, grâce à une force de propagande hégémonique. C’est une falsification qu’il nous faut combattre.

Que de chemin parcouru pour en arriver là où nous sommes, mais aussi, que de chemin reste-t-il à parcourir pour mettre en œuvre une société au service de l’Homme ! Pour comprendre l’Histoire et pour envisager l’avenir, définir l’intérêt général est primordial. Cette cause d’utilité publique nous ramène, d’abord, à la formation des civilisations humaines, aux mouvements qui nous ont conduits jusqu’à ce jour, pour cerner enfin où se situe l’intérêt général dans notre société actuelle.

Civilisation et travail

Depuis la nuit des temps, ce qui fait civilisation, c’est la production humaine. Les premiers groupes d’hommes et de femmes erraient sur un large territoire, vivaient de chasse et de cueillette, se soumettaient à la nature et ses imprévisibles catastrophes. En se sédentarisant, en devenant éleveur et cultivateur, en construisant ses premières bâtisses, l’Homme a fondé une société, autour d’un langage commun, et surtout d’une production commune. L’économie ainsi établie a permis l’élaboration de vêtements plus protecteurs, d’outils plus performants, d’édifices qui ne s’écroulent plus, d’une langue écrite, d’une comptabilité mathématique. En l’espace de quelques millénaires, l’être humain est passé de l’ère des cavernes à l’âge d’or de l’Antiquité.

Au cœur de la production se trouve le travail humain. Toute transformation humaine positive d’objets matériels ou immatériels crée une richesse nouvelle, permet d’affiner la technique et d’obtenir des produits mieux réalisés. C’est par la division des tâches que les sociétés se sont bâties : tel groupe s’occupe de l’agriculture, tel autre de l’architecture et de la construction, tel autre de la transmission des connaissances. Deux choses sont impératives dans toute création de valeur : les moyens de production, c’est-à-dire les terres, les bâtiments, les machines, les outils, les savoirs ; et la force de travail apportée par l’Homme. Or, tous les moyens de production existent grâce à un travail antérieur. Pour construire un bateau, par exemple, il faut bien sûr assembler des pièces de bois, de tissus et de cordes, mais il a également fallu tout le travail « coagulé » qu’a nécessité la production de ces pièces, la coupe et le conditionnement du bois, la récolte des plantes et leur transformation en tissu ou en corde, ainsi que la fabrication et le perfectionnement des outils qui ont permis ces transformations. Dans chaque produit, nous pouvons remonter le fil du temps en établissant tout le travail passé pour le réaliser. Dans le cas d’un pain, il faut compter le travail nécessaire à sa fabrication récente, mais également une fraction du travail nécessaire à la réalisation du four, une fraction du travail ayant servi à transformer le blé en farine, donc une fraction du travail indispensable à la fabrication du moulin, sans oublier une fraction du travail mobilisé pour cultiver le blé, une fraction du travail ayant servi à la réalisation des outils agricoles, et ainsi de suite. Le travail antérieur n’est jamais mort, il est en constante évolution et il se « coagule » à travers toutes les inventions, les conceptions, les productions nouvelles. Ainsi, il est sans cesse nourri par la force de travail de ceux qui se servent des moyens de production pour créer une valeur ajoutée.

dna-1811955_1920Le travail est donc au cœur de la civilisation humaine, et c’est dans le rapport à la production que se constituent, économiquement et sociologiquement, les classes sociales. Dès les premières civilisations, deux groupes diamétralement opposés en nombre et en fonction se sont formés : ceux qui travaillent, répartis par une division des tâches sur l’ensemble des secteurs économiques, et ceux qui règnent. Les premiers sont une majorité écrasante, ils fournissent une force de travail pour produire de nouveaux biens, de nouveaux services, à partir des moyens de production matériels ou intellectuels – la transmission des savoirs, des techniques – tandis que les seconds, extrêmement minoritaires, sont à la tête de la hiérarchie sociale. Les chefs de clan des premières tribus, qui participaient à la production, ont été remplacés dès l’avènement de l’âge du bronze par des dirigeants, des rois, des empereurs qui dominaient la société sans fournir aucune force de travail. Chacun d’entre eux était entouré d’une cour de savants, de cadres militaires et économiques, qui organisaient la production et le développement de la cité selon son bon vouloir. Les paysans, les artisans, les esclaves composaient dès lors le prolétariat, masses laborieuses qui n’ont que leur force de travail pour seule richesse.

C’est par l’expansion de la production et des échanges commerciaux qu’apparurent les premières monnaies. La fortune ou l’infortune matérialisent la situation sociale, l’appartenance à une classe sociale. Le prolétariat en est presque dépourvu ; à peine a-t-il de quoi s’acheter de quoi nourrir sa famille, et répondre aux besoins sociaux sans cesse grandissants – s’offrir des objets servant à la cuisson des aliments, une vaisselle, de nouveaux produits pour rendre plus confortable son habitat, et autant que faire se peut, s’instruire. Les commerçants, qui achètent en gros et revendent sur les marchés, forment une bourgeoisie primitive, détenant des moyens de production et d’échanges – notamment un petit pécule – tout en restant inféodée à la classe dominante. Les chefs militaires, les savants, les architectes, les médecins, les conseillers généralement cantonnés à la cour royale, composent une classe intermédiaire qui organise la production économique au profit exclusif du monarque. Ce dernier enfin, entouré de sa famille, règne en maître sur la société ; il appartient à la noblesse militaire ou au clergé, parfois aux deux, se faisant souvent passer pour l’envoyé des dieux sur Terre, ce qui justifie sa domination et sa dispense de travailler. Ce faisant, il est le premier profiteur des richesses économiques produites grâce au travail des masses laborieuses, et il prend les principales décisions – déclaration ou résolution des guerres, érection d’un monument, secteurs économiques à investir, règles de vie dans la cité.

Intérêts et progrès

Chaque individu a un intérêt particulier, mais du point de vue de la société, des intérêts collectifs existent : ce sont les intérêts de classe. En effet, les intérêts des prolétaires et ceux de la famille royale sont davantage qu’opposés, ils sont antagoniques, c’est-à-dire irréconciliables. Certaines causes semblent transcender les classes : ne pas subir de catastrophe naturelle, faire rayonner la civilisation. En réalité, les catastrophes naturelles touchent en premier lieu les travailleurs, et la classe dominante en est généralement abritée sous les ornements de son palais. Son préjudice, le retard relatif que pourront prendre ses visées expansionnistes en pareil cas, est incomparable avec celui subi par le peuple travailleur – la destruction de son foyer, de sa récolte, de ses outils. Dans l’exemple du rayonnement de la cité, la distinction est encore plus grande : il ne profite qu’à la classe dominante, et dans une moindre mesure à la classe intermédiaire et à la bourgeoisie. Les masses laborieuses ne verront presque jamais leur sort s’améliorer, quand bien même des victoires militaires seraient réalisées par la civilisation à laquelle ils appartiennent.

Maquette_de_Rome_(musée_de_la_civilisation_romaine,_Rome)_(5911810278)Le progrès économique, en revanche, profite considérablement au prolétariat. Ce dernier, dans un contexte de croissance de la production et des échanges, se dote d’outils plus performants, améliore ses conditions de travail, en retire plus de temps de repos, s’instruit davantage. On peut croire que le progrès économique profite avant tout à la classe dominante : c’est vrai à court terme, mais plus tourne la roue de l’Histoire, et plus les contradictions entre l’enrichissement commun de la société et l’intérêt particulier de la famille régnante deviennent flagrantes. Ce n’est pas un hasard si c’est dans la Grèce antique, prospère économiquement, que fut mis en place la première démocratie, c’est-à-dire la représentation du peuple dans le cercle décisionnaire. Sous l’ère de la noblesse athénienne, les contradictions entre la croissance de la production et l’asservissement des paysans non propriétaires, devenus « esclaves pour dettes », en parallèle d’un premier essor de la bourgeoisie des artisans et des armateurs, conduit à une révolution. La dictature de la noblesse militaire et déifiée, laisse place à la dictature des citoyens. L’esclavage a toujours cours, les inégalités sociales ne sont pas éradiquées, mais elles sont transformées pour adapter le système économique et politique à des enjeux nouveaux. Ainsi, l’ancienne classe dominante a subi le progrès économique, jusqu’à se faire socialement exproprier de sa suprématie. Cette révolution est l’aboutissement d’un progrès économique mû en progrès social. C’est l’exemple le plus frappant, sous l’Antiquité, de la victoire de l’intérêt du prolétariat sur l’intérêt exclusif de la noblesse. L’intérêt des masses laborieuses est donc, ni plus ni moins, l’intérêt général. La prospérité économique, le perfectionnement des moyens de production, l’amélioration des conditions de travail profitent à toute la société, en étant d’abord et avant tout dans l’intérêt du prolétariat, et peuvent conduire à l’achèvement de l’ordre ancien pour ériger une société plus juste, par exemple avec la démocratie représentative.

Des mouvements contradictoires marquent l’Histoire de nos sociétés, mais tous s’inscrivent dans la lutte de classes. La classe dominante asservi le peuple, en imposant un ordre social tourné exclusivement vers son intérêt exclusif. Par son travail acharné, le prolétariat produit le progrès économique, qui aboutit à la mise en lumière des paradoxes entre l’intérêt de la classe dominante et l’intérêt général. Deux millénaires après les débuts de la démocratie athénienne, ce sont toujours les vieilles noblesses qui règnent sur l’Europe. Leur système économique, le féodalisme, leur assure une domination sans partage. Les nobles sont propriétaires des terres, et par extension, des paysans qui les travaillent. Le servage des agriculteurs est une forme moderne d’esclavage : les travailleurs ne peuvent pas quitter la terre du seigneur, ils lui sont liés éternellement. C’est l’expansion de la production et des échanges qui fera éclater l’Ancien régime. Avec la découverte des « nouveaux mondes » et les progrès scientifiques et techniques, la classe marchande, la bourgeoisie, connaît un essor sans précédent. Les moyens de production et d’échanges dont elle dispose lui permettent un enrichissement jamais vu jusqu’alors ; en commerçant les matières premières, les plantes exotiques, les tissus, les biens qui se multiplient, elle acquiert un pouvoir nouveau. Mais le cadre étriqué du féodalisme freine cette expansion. Sous la Renaissance, ce n’est pas un hasard si Louis XIV construit un État fort, tourné vers son intérêt particulier, pour tenter d’endiguer le développement de la classe marchande ; aux Pays-Bas, cette dernière a déjà pris le pouvoir. Il ne faudra qu’un siècle de plus pour qu’explose, en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord puis en France, la Révolution bourgeoise.

Capitalisme et classe ouvrière

La fin du féodalisme est une libération pour les masses laborieuses que sont les serfs, qui peuvent dorénavant être libres de vendre leur force de travail dans le lieu et au patron de leurs choix. Le servage se convertit au salariat : ses efforts sont désormais encadrés par un contrat de travail conclu entre l’employeur et l’employé. Des millions de travailleurs se préparent à l’exode rural pour venir grossir les rangs des ouvriers dans les villes, tandis que les paysans qui restent sur leurs terres deviennent progressivement des ouvriers agricoles, subordonnés non plus au seigneur mais au propriétaire terrien, le plus souvent issu de la bourgeoisie. La République se dissout bientôt pour laisser place à l’Empire, puis à la Restauration de la monarchie. Qu’importent les superstructures politiques : l’infrastructure économique est définitivement transformée. Le XIXème siècle, instable dans la gouvernance du pays, voit l’avènement exclusif du capitalisme. Le pouvoir ne se situe plus en haut de l’État – une première dans l’Histoire – mais entre les mains de la bourgeoisie millionnaire. C’est elle qui décide de ce qui est produit, de la façon dont c’est produit, en quelles quantités, pour quel marché, et à quel prix.

Dans toute société, c’est le rapport à la production qui constitue les classes sociales. Le capitalisme n’y fait pas exception. Le capital est un amas de richesses, détenu sous forme de titres de propriété – les actions financières par exemple – et matérialisé sous forme de terres, d’immeubles, de machines, d’outils, d’inventions brevetées, de marques ; c’est-à-dire des moyens de production. La bourgeoisie se distingue par la propriété du capital. A l’inverse, les paysans et les ouvriers n’ont, toujours, que leur seule force de travail pour moyen de subvenir à leurs besoins. L’antagonisme de classe, avec le capitalisme, s’est déplacé sur un nouveau terrain, entre ceux qui achètent la force de travail et ceux qui la vendent. Les premiers détiennent les entreprises privées, synonymes de moyens de production toujours plus formidables ; les seconds fournissent les efforts physiques et intellectuels permettant la création de richesses à partir de ces moyens de production. Les intérêts de ces deux classes sont inconciliables : les travailleurs ont intérêt à vendre leur force de travail le plus cher possible, tandis que les capitalistes ont intérêt à acheter la force de travail au prix le plus bas. Il en est de même pour le temps de travail : les ouvriers ont intérêt à travailler moins, dans la journée comme dans la vie, pour profiter d’un temps de repos, de loisir ou d’activité familiale. La bourgeoisie, au contraire, a intérêt à faire travailler dès le plus jeune âge, un maximum d’heures dans la journée, jusqu’à l’épuisement.

child-labour-62922_1920Le prolétariat contemporain, c’est la classe ouvrière. Comme son nom l’indique, elle œuvre à la richesse des nations, tout en n’ayant pas son mot à dire sur ce qu’elle produit et la façon dont elle le produit. Qu’elle travaille sur les chantiers, dans les usines, dans les fermes, dans les bureaux ou dans les magasins, elle partage des intérêts communs. Pour se représenter, et parce que le progrès économique fulgurant du capitalisme le lui permettait, elle s’est dotée de ses propres organisations – des syndicats des partis ouvriers – pour définir et défendre les revendications, immédiates ou à long terme, lui permettant d’améliorer son sort. C’est grâce au mouvement ouvrier que fut interdit le travail des enfants, mis en place la scolarisation obligatoire, la réduction du temps de travail avec les journées de huit heures et les deux jours de repos consécutifs, les congés payés, les conventions collectives, la médecine du travail. Toutes ces protections, établies par la loi pour limiter l’exploitation salariale, ont d’abord été arrachées par la classe ouvrière organisée face à un patronat avide de profits illimités.

La classe dominante s’est stratifiée au cours des décennies, et c’est la grande bourgeoisie qui règne sans partage. Désormais milliardaire, elle prend les grandes décisions pour notre société dans le confort des salons feutrés, sans rendre de compte à qui que ce soit. Les cadres, les dirigeants d’entreprises privées ou d’administrations publiques, forment la nouvelle classe intermédiaire, qui organise et encadre la production économique dans l’intérêt exclusif de la classe capitaliste. Cette dernière, dont l’ascension a d’abord été une évolution positive de la société, sait qu’elle est aujourd’hui l’ennemie du progrès. Comme tous les anciens systèmes économiques et politiques, le capitalisme finit, par le progrès économique, par révéler les gigantesques contradictions entre l’intérêt exclusif de la haute bourgeoisie et l’intérêt général. Huit individus possèdent, à l’échelle planétaire, une plus grande fortune que la moitié de l’Humanité, soit 3,7 milliards de femmes et d’hommes. Alors que les ressources sont physiquement limitées, la nature est ravagée par la multiplication sans borne de la production et de la consommation, notamment avec l’obsolescence programmée.

Intérêt général et révolution

Si le progrès technologique fait des miracles, la grande bourgeoisie a décidé de mettre des bâtons dans les roues du progrès économique pour éviter que les failles de son système ne se révèlent au grand jour. C’est ainsi qu’elle s’est employée à démanteler méthodiquement l’industrie française depuis quarante ans, laissant derrière elle une dépendance absolue à la production étrangère et un déficit commercial de plus de 70 milliards d’euros pour la seule année 2014. La tertiarisation forcée de l’économie française marque la fin des Trente glorieuses, qui n’est pas un événement indépendant mais une volonté de la classe capitaliste appliquée par le transfert de ses moyens de production, depuis l’hexagone, vers les pays « émergents » synonymes d’enfers sociaux, où les employés sont rémunérés dix ou vingt fois moins que leurs homologues français. Parallèlement, la grande bourgeoisie s’est attachée depuis un demi-siècle à diviser la classe ouvrière, ses syndicats, pour mieux régner sans partage sur la société. Elle a, de même, fait éclater ses grandes unités de production en une multitude de petites entreprises, filiales et sous-traitants, où la conscience de classe est plus dure à acquérir pour les travailleurs exploités. Par une propagande incessante dans les programmes scolaires et les grands médias, elle a effacé idéologiquement la classe ouvrière, devenue en raison de l’amélioration de son niveau de vie, la « classe moyenne », bien que son rapport à la production soit resté inchangé. Enfin, des raisons subjectives propres aux organisations ouvrières ont achevé de déplacer le rapport de force en faveur de la bourgeoisie, avec la réticence, chez les directions syndicales, à appeler à la grève générale interprofessionnelle illimitée – la dernière ayant eu lieu il y a près de cinquante ans, en mai 1968.

Le progrès économique français a beau être freiné des quatre fers par la classe dominante, qui a sciemment organisé le chômage de masse et la précarisation des jeunes travailleurs, il finira par l’emporter. La roue de l’Histoire ne tourne que dans un seul sens, et les bâtons mis dans ses rayons finiront par céder. C’est tout l’enseignement du matérialisme historique, philosophie permettant tout à la fois d’interpréter le monde et de le transformer. La grande bourgeoisie, d’un côté exploite les travailleurs à des cadences infernales, de l’autre les maintient dans l’ignorance et la croyance en une ascension sociale individuelle, ce qui a brisé – pour un temps – la conscience collective de la classe ouvrière. Si elle a pris du retard, la révolution est inéluctable : le capitalisme n’est pas viable à long terme. Il a permis un enrichissement fulgurant, mais la loi économique de la baisse tendancielle du taux de profits va à l’encontre de l’appétit infini de la classe dominante. Comme toute loi physique, elle est incontournable ; et si la bourgeoisie s’adapte toujours en créant de nouveaux marchés, l’exploitation illimitée de la force de travail et des ressources naturelles reviendront, comme un boomerang, démasquer l’antagonisme criant entre son intérêt exclusif et l’intérêt général. Ce dernier est incarné par les préoccupations légitimes de la classe ouvrière. C’est elle qui représente l’aspiration commune à l’épanouissement.

Capital_et_travail_(Père_Peinard)La préservation de la nature est dans l’intérêt des masses laborieuses ; seule la grande bourgeoisie s’y oppose pour satisfaire sa soif de profits à court-terme. L’achèvement des guerres est dans l’intérêt des peuples ; elle ne causera le désagrément que des seuls vendeurs d’armes et de munitions. Un secteur de la santé entièrement sous contrôle public profiterait à l’ensemble de la société ; seuls les propriétaires financiers des grands laboratoires pharmaceutiques ont intérêt à poursuivre l’exploitation féroce du marché de la vie. Donner un toit à tous est possible et souhaitable, car notre pays compte trois fois plus de logements vides que de sans domicile fixe ; seuls les grands propriétaires fonciers ont intérêt à maintenir des loyers élevés pour continuer à s’enrichir. Ce qui est dans l’intérêt de la classe ouvrière est dans l’intérêt objectif de l’émancipation humaine. La propriété privée des grands moyens de production ravage l’environnement et les conditions de vie des travailleurs. L’expropriation de la grande bourgeoisie et la socialisation des grands moyens de production et d’échanges, sous contrôle ouvrier et citoyen, finiront par avoir lieu. Les contradictions du capitalisme et surtout, son inefficience, son inefficacité, malgré les merveilles technologiques qu’il aura permis d’atteindre, seront révélées au grand jour. Les travailleurs prendront leurs affaires en main en provoquant une révolution prolétarienne, qui ne devra pas être confisquée par une caste d’apparatchiks dominant la société par sa bureaucratie ; et si tel est le cas, cette classe nouvelle opportuniste finira également par être balayée.

C’est d’une société rationnelle, qui part de l’exploitation raisonnable des ressources disponibles pour répondre aux besoins sociaux de tous, dont nous avons besoin. Le progrès économique, dissociable de l’obsessionnelle croissance de la production, nous conduira à un renversement des infrastructures économiques et des superstructures politiques, pour ériger un État nouveau dirigé par et pour les travailleurs, et où la lutte de classes n’a plus cours. Cette phase transitoire amènera, in fine, à la disparition totale de l’État, dont une société pleinement épanouie économiquement et socialement peut se passer, dans le cadre d’un monde de coopération, de justice et de paix. Celui-ci reste à inventer, mais n’ayons pas peur d’être taxés d’utopistes par les mêmes qui idéalisent complètement le système capitaliste, en faisant fi de ses guerres, exploitations, oppressions, qui ont déjà causé bien plus de morts que n’importe quel autre régime de l’Histoire. Le chemin est long et passe par un éveil de la conscience de classe des travailleurs, mais l’intérêt général finira par triompher ; espérons, et travaillons, à ce que cette victoire décisive et historique des masses laborieuses sur les classes dominantes intervienne le plus tôt possible, car le capitalisme mène, à grande vitesse, l’humanité à sa perte.

Contrairement au vieil adage libéral, l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers. Il se situe, au contraire, dans l’intérêt objectif du prolétariat, devenu classe ouvrière moderne, contre l’intérêt exclusif des classes dominantes, sous le capitalisme, la grande bourgeoisie. Cette dernière a, par exemple, intérêt à poursuivre l’exploitation irrationnelle des ressources naturelles, à poursuivre les guerres, à dresser les peuples les uns contre les autres. La classe dominante divise pour mieux régner ; mais elle ne parviendra pas à voiler éternellement l’inefficience du capitalisme dans la satisfaction des besoins de tous. Les contradictions, et notamment l’antagonisme de classe entre le peuple travailleur et la grande bourgeoisie, se feront plus criantes à mesure que se répandra le progrès économique. L’analyse matérialiste, au sens philosophique du terme, et la définition des aspirations légitimes de la classe ouvrière, constituent la meilleure boussole pour aller vers l’intérêt général. Bien sûr, la bourgeoisie gagne des batailles décisives, rabaissant toujours plus bas ceux qu’elle exploite, mais les travailleurs, dans la grande roue de l’Histoire et du progrès, finiront par remporter la guerre.

 

B.D.

 

Lien court de l’article, à partager : http://wp.me/p6haRE-xX

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *