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Pour qui Marine Le Pen veut « remettre la France en ordre » ?

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La candidate du Front National est favorite pour se qualifier, le 23 avril, au second tour de l’élection présidentielle. Son accession à l’Élysée, qui semblait impossible il y a encore cinq ans, n’est désormais plus exclue. Les votes récents qui ont mis en route le Brexit et porté Donald Trump à la Maison Blanche, deux succès salués par Marine Le Pen, mettent en doute la capacité des instituts de sondage à prévoir les résultats des scrutins. Sur ses affiches électorales, la candidate promet une « France apaisée » et, sur les panneaux officiels, de « remettre la France en ordre ». Que signifie concrètement ce slogan ? Qui bénéficiera réellement de sa politique ? Ce sont les questions auxquelles nous tâcherons de répondre.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-xk
4 000 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. HorlA2


Le Front National a le vent en poupe. Après avoir réalisé, à la présidentielle de 2012, le score de 17,9% – soit six millions d’électeurs – toutes les élections intermédiaires ont été, soit remportées, soit l’occasion de constater une nette progression du parti. Ainsi, le scrutin pour élire les membres du Parlement européen a été gagné par le FN, qui s’est alors proclamé « premier parti de France ». De nombreuses municipalités ont été remportées en mars 2014 par la formation politique, et si elle n’est pas parvenue à obtenir de majorité au sein d’un département ou d’une région, il s’en est fallu de peu. En outre, pour la première fois, le FN dispose de parlementaires à l’Assemblée nationale et au Sénat, ce qui n’était pas arrivé depuis le scrutin proportionnel organisé par François Mitterrand en 1986.

FrontNationalDepuis plus d’un an, les enquêtes d’opinion vont bon train pour mesurer l’évolution des forces politiques qui s’affronteront à l’élection présidentielle de 2017. Avec constance, Marine Le Pen se situe en haut des sondages, donnée autour de 25% d’intentions de vote par les différents instituts. Les hypothèses de second tour, quant à elles, évoquent toujours une défaite de la candidate mais, face à Fillon notamment, elle pourrait récolter jusqu’à 47% des suffrages. La différence qui la sépare, alors, de la majorité absolue se situe dans la marge d’erreur.

Autrement dit, l’accession à l’Élysée de Marine Le Pen, qui n’est plus officiellement la candidate du Front National et de sa flamme tricolore, mais du collectif « Marine présidente » orné d’une rose bleue, ne relève plus du fantasme. Elle pourrait devenir réalité le soir du 7 mai. Cela étant, il semble improbable que la victoire de Le Pen à l’élection présidentielle soit suivie d’une victoire du FN aux élections législatives de juin. C’est, pourtant, l’hypothèse que nous prenons ici. Quelle serait la politique de Marine Le Pen disposant d’une majorité parlementaire à ses ordres ? Qu’est-ce que signifie la « remise en ordre » promise par la candidate sur ses affiches officielles ? Et, surtout, à qui cette politique profiterait ?

Ce qui se cache derrière « le système »

Depuis de nombreuses années déjà, la Front National promet de nous débarrasser de la « classe politique » en se positionnant comme un parti « anti-système », et notamment anti « LRPS » (autrefois « UMPS »). S’il est indéniable que les deux partis que sont Les Républicains (ex-RPR, ex-UMP) et le Parti Socialiste se sont partagés les pouvoirs de la Vème République depuis près de quarante ans, ils n’ont en réalité dirigé que la superstructure politique de notre société. C’est la face émergée de l’iceberg : dans notre système, il semble que l’homme le plus influent de France est le Président de la République, suivi de son Premier ministre, et des présidents des deux chambres du Parlement – l’Assemblée nationale et le Sénat. Pourtant, le vrai pouvoir se situe ailleurs. Il se trouve dans l’infrastructure économique de la France, autrement dit, le capitalisme. Pour le comprendre, il nous faut prendre du recul, et ce sera le moyen le plus efficace pour connaître ce que cache véritablement la politique du Front National et de Marine Le Pen.

Le système capitaliste est dirigé par la classe capitaliste, autrement nommée la bourgeoisie. Si ce terme semble désuet, de nombreux travaux récents – dont ceux, précieux, des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – atteste de l’existence de cette classe sociale précise. La bourgeoisie se définit par la propriété du capital, c’est-à-dire des moyens de production : les terres, les immeubles, les machines, les outils, les techniques et savoirs scientifiques brevetés, autant de possessions absolument nécessaires à la production économique. Il existe une grande bourgeoisie, détenant un capital gigantesque, par une cascade de fonds d’investissements financiers, de maisons-mères, de filiales, de sous-traitants, qui a accaparé une fortune suffisante pour être multi-millionnaire ou milliardaire. Elle dirige la société, car elle décide de ce qui est produit, en quelles quantités, par quels moyens, de ce qui est commercialisé, sur quel marché, à quel prix.

euro-1159935_960_720A l’opposé se trouve la classe ouvrière. Elle se distingue par l’absence de capital, et plus précisément, par le fait de ne disposer que de sa force de travail pour vivre. Dans le système capitaliste, les travailleurs vendent leur force de travail, sur le marché du travail, à l’employeur qui achète la force de travail pour faire tourner sa production, en couplant le travail ainsi acheté aux moyens de production qu’il possède déjà. Le salarié ne décide ni de ce qu’il produit, ni de la façon dont il produit, ni à quelle cadence, ni du marché sur lequel sera commercialisé ce qu’il produit – mais il produit, il est le seul à produire, et c’est là l’élément central. Le capital n’est que le résultat d’un travail passé, coagulé dans l’aménagement des terres, la construction et l’entretien des immeubles, la fabrication et la maintenance des machines, la découverte des techniques et des savoirs brevetés. La classe capitaliste s’accapare ces travaux passés, en vertu de son capital hérité ou octroyé par le jeu de la concurrence, elle les fait siens en l’intégrant à son capital, et se pose comme la garante de la bonne marche de l’économie du pays.

Les intérêts de la classe capitaliste et de la classe ouvrière sont plus qu’opposés, ils sont antagoniques ; ils sont absolument irréconciliables. La première a intérêt à acheter la force de travail au coût le plus bas, c’est pourquoi elle organise, par le biais de ses valets politico-médiatiques, un débat incessant sur la nécessaire « baisse du coût du travail ». La seconde, en revanche, a intérêt à vendre sa force de travail le plus cher, pour les meilleurs salaires ; et la liberté de choisir son patron se transforme vite en devoir de vendre, coûte que coûte, sa force de travail au plus proche, pour assurer son existence sociale. A salaire égal, le patron a intérêt à faire travailler ses employés le plus longtemps possible, que ce soit dans la semaine ou dans la vie. Le salarié, de son côté, a intérêt à travailler le moins possible, pour pouvoir assurer son temps de repos, le temps consacré à sa famille et ses loisirs. Enfin, le bourgeois a intérêt à faire croire qu’il est le garant de l’économie, de l’organisation de la production, parce qu’il « offre » des emplois ; l’employé a, lui, intérêt à prendre conscience que c’est lui qui fait tourner la production économique, et que si son patron vit grassement, c’est exclusivement grâce à son travail.

Le capitalisme a pour moteur la lutte des classes. Pas celle menée par les ouvriers, à travers leurs syndicats, qui ont su arracher tout au long du XXème siècle des conquêtes sociales pour augmenter leur salaires, obtenir la semaine de 35 heures et la retraite à 60 ans, assurer des conditions de travail respectueuses de l’hygiène et de la sécurité des travailleurs. Mais celle menée par la grande bourgeoisie, contre les salaires, pour ses profits, contre l’organisation des ouvriers par eux-mêmes et pour eux-mêmes, pour l’enfumage idéologique, pour se dissimuler socialement derrière un concept plat de « classes aisées », et pour plonger le prolétariat contemporain dans une croyance à la « classe moyenne » de laquelle il ferait partie. La classe moyenne est ni plus, ni moins que la classe ouvrière avec un frigo, un téléviseur, un smartphone : l’élévation du niveau de vie des travailleurs, permise moins par les gains de productivité que par la lutte opiniâtre de leurs aînés, n’a entamé en rien le rôle spécifique de la classe ouvrière dans son rapport à la production, en tant que classe sociale dénuée de capital et n’ayant que sa force de travail pour vivre.

Sante_travail_nruauxSi la classe ouvrière est, de loin, la plus nombreuse, bien qu’elle n’ait pas conscience d’elle-même aujourd’hui qu’elle travaille davantage dans des bureaux, des magasins, des restaurants que dans des usines ou sur des chantiers, et si la grande bourgeoisie est à la tête du système capitaliste, ce ne sont pas là les seules classes sociales que compte la société française. Il existe une petite bourgeoisie, composée d’artisans, de commerçants, des professions libérales, qui détient un petit capital lui permettant de travailler à son compte mais l’obligeant à travailler elle-même pour assurer la marche de sa petite entreprise. Enfin, il se trouve une classe intermédiaire, celle des cadres et des dirigeants, tant dans les grands groupes capitalistes que dans les institutions publiques. La classe intermédiaire organise la production pour le compte exclusif de la haute bourgeoisie, véritable propriétaire des grandes entreprises, et elle dirige pour elle les administrations. La prétendue « classe politique » appartient, en grande majorité, à cette dernière classe sociale. Elle est inféodée à la classe capitaliste, et gère pour elle les superstructures politiques qui encadrent, selon le rapport de forces opposant la classe ouvrière à la grande bourgeoisie, la production économique au sein du pays, ou, en ce qui concerne l’Union Européenne, à l’échelle du continent.

Cette réalité sociale, le Front National n’en parle jamais pour la simple et bonne raison qu’il défend le système capitaliste. Quand Marine Le Pen propose de « remettre la France en ordre », ce n’est pas dans l’intérêt du travailleur français qui subit un système où huit individus détiennent autant de richesses que la moitié de l’humanité, ou qui connaît l’insécurité inhérente à ce système, excluant du marché du travail légal six millions d’inscrits à Pôle-Emploi et plongeant des centaines de milliers de privés d’emploi dans les griffes des marchés noirs et des trafics violemment contrôlés par les mafias. Non, en réalité, « remettre la France en ordre » s’adresse exclusivement à la bourgeoisie, qui entend avoir les coudées franches pour exploiter à sa guise et s’offrir des profits toujours plus monumentaux. L’ « ordre » promis n’est autre que l’ordre bourgeois rêvé par la classe dominante, dans lequel les travailleurs ferment leurs bouches et se tuent à la tâche à petit feu, sans jamais protester. Et pour mettre en œuvre un tel ordre, la candidate du FN emploie les grands moyens : ceux de la division.

Diviser les travailleurs pour mieux régner

Le rapport de forces entre les classes sociales est l’expression concrète de la lutte des classes ; il est globalement favorable à la grande bourgeoisie sous le capitalisme. Cette domination est remise en cause lorsque les travailleurs s’organisent par eux-mêmes et pour eux-mêmes, autour de revendications immédiates ou révolutionnaires comme l’augmentation des salaires ou la nationalisation des secteurs-clés de l’économie, et par des moyens d’action puissants comme la cessation de toute productivité économique par la levée du travail – la grève. Jamais les employés n’ont été aussi forts que lorsqu’ils avaient conscience d’eux-mêmes, autrement dit une conscience de classe, et lorsqu’ils ont été unis dans la lutte les opposant au patronat. Les grandes conquêtes ouvrières, qui ne sont pas des « acquis » gagnés pour toujours mais des avancées sans cesse remises en question par la bourgeoisie, ont permis une nette élévation du niveau de vie et de l’espérance de vie de la classe ouvrière.

Or, depuis les années 1970, la classe capitaliste a largement fait évoluer le rapport de forces en sa faveur. Elle a divisé ses entreprises pour éviter les grandes unités de production où des milliers de travailleurs font face à un patron, elle s’est attelée à démanteler la production industrielle française en la délocalisant là où le « coût » du travail est bien moins élevé, elle a imposé à l’État qu’il emprunte, non plus à sa Banque centrale, mais aux marchés financiers avec la loi de 1973, et elle a attisé la division syndicale en favorisant, dans ses entreprises, les organisations minoritaires et moins combatives que la CGT, comme Force Ouvrière, la CFTC, la CFDT et l’UNSA. En somme, elle a divisé les employés jusqu’à individualiser leurs contrats de travail, leurs parcours professionnels, et c’est précisément cette division des travailleurs que le programme du Front National propose, à la bourgeoisie, de poursuivre avec acharnement.

560622530_1280x720Le tour de force de Marine Le Pen, s’appuyant sur la stratégie développée par son vice-président Florian Philippot, est d’avoir intégré un volet « social » à son programme. Ainsi, il est question de remettre en cause la loi de 1973, de renforcer les services publics, de maintenir la semaine de 35 heures ou de rétablir la retraite à 60 ans. Mais derrière ces mesures mises en avant pour rendre le FN davantage respectable, le cœur du projet tient en trois mots : défendre les Français. Comme le fantasme historique autour de figures comme Jeanne d’Arc, le Front National fabrique une communauté nationale fantasmée, qui partagerait les mêmes intérêts. Il s’agit, en réalité, de soumettre les Français aux intérêts de la bourgeoisie, dont le pouvoir n’est jamais remis en question dans le programme. Le capitaliste français, qui a morcelé ses grandes unités de production en une multitude de PME, est au centre de l’idéologie portée par Marine Le Pen.

La candidate du FN promet de fermer les frontières, en taxant les produits importés et surtout, en barrant la route aux flux migratoires. Pourtant, les immigrés, expatriés de leur pays d’origine, fuient la guerre, la misère et la catastrophe climatique et n’ont d’autre choix que le long et difficile chemin qui les mène en Europe. Même avec le « recrutement de 6000 agents » des douanes promis dans son programme, Marine Le Pen ne parviendra pas à tarir l’immigration ; mais en proposant de « réduire l’immigration légale à un solde annuel de 10.000 », au lieu de 30.000 actuellement, elle plongera dans la clandestinité des dizaines de milliers de migrants chaque année. Clandestinité que la candidate promet de combattre férocement, en rendant « impossible la régularisation et la naturalisation des étrangers en situation illégale », en « simplifiant et en automatisant leur expulsion ». Nous sommes, là, au cœur du fonds de commerce du Front National, qui déclarait dans les années 1980 que « trois millions de chômeurs, ce sont trois millions d’immigrés » de trop. Les études les plus sérieuses menées sur l’immigration prouvent cependant qu’elle rapporte bien plus, même lorsqu’elle est illégale, que ce qu’elle coûte. Mais le FN n’a de cesse de pousser les travailleurs français à tourner leur mécontentement, leur colère, contre les immigrés qui viendraient « voler » nos emplois, notre pain, nos services publics. Il s’agit d’un moyen puissant de détourner la classe ouvrière de France des fléaux que sont le chômage, l’exploitation, la misère, l’extrême opulence des milliardaires, en la poussant à une guerre intestine entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’en ont pas.

Dans la même veine, le Front National a déclaré la guerre à l’Islam qui viendrait « envahir » l’hexagone. La laïcité telle qu’établie dans la loi de 1905 tient en deux concepts : la séparation des Églises et de l’État, et la liberté absolue de conscience tant dans l’espace privé que dans l’espace public, dans les limites posées par le prosélytisme. Marine Le Pen a une conception bien singulière de la laïcité : d’une part, permettre aux mairies de disposer, en leur sein, des crèches chrétiennes à l’approche de Noël – ce qui n’est aucunement dans la tradition républicaine française -, d’autre part, de faire la chasse aux musulmans et tous leurs signes distinctifs. En prétendant combattre les « prières de rue », tout en laissant son compagnon Louis Alliot participer à la procession de Sanch à Perpignan, en habit religieux, la présidente du FN instrumentalise le concept de laïcité pour tourner les travailleurs français contre les fidèles à l’Islam, accusés de remettre en cause les libertés fondamentales dont jouissent nos concitoyens. Le foulard islamique sera brutalement combattu, tant dans les universités que dans la rue, tandis que le halal sera proscrit des étals, si bien que le processus d’exclusion subi par les musulmans sera porté à son paroxysme. Ceux-ci seront sommés de se replier dans leurs logements, dans leurs mosquées, dans le cadre d’une épuration qui poussera, là encore, les employés de France à se détourner de leurs ennemis de classe.

1024px-La_Grande_Mosquee_Du_ParisL’assistanat est également pointé du doigt par les dirigeants frontistes, qui accusent les privés d’emploi et les exclus sociaux de jouir d’allocations ou d’accès gratuit aux services publics. Pour exemple, plusieurs mairies FN ont supprimé la gratuité de la cantine scolaire pour les familles pauvres. Celui qui n’a pas de travail salarié, subissant l’oppression et l’injustice du système capitaliste, est vu comme un fraudeur potentiel, un voleur en puissance. Tandis que la candidate d’extrême-droite est bien silencieuse sur le phénomène de l’évasion fiscale, étant elle-même directement impliquée dans l’affaire des « Panama Papers », elle place la lutte contre la « fraude sociale » comme l’un des piliers de sa politique de réduction des dépenses publiques. En proposant, par exemple, la « création d’une carte Vitale biométrique » pour « réaliser des économies en luttant contre la fraude », Marine Le Pen entend mettre en place un processus de contrôles accrus sur les bénéficiaires des indemnités-maladies, des allocations-chômage et du Revenu de solidarité active (RSA). Les travailleurs ayant un emploi sont donc invités à se tourner contre ceux qui n’en ont pas, et ces derniers sont exhortés à considérer leur sort comme une conséquence de la présence d’immigrés dans notre pays : la boucle est bouclée. En divisant méthodiquement la classe ouvrière, le FN ne fait que servir les intérêts des plus riches, qui pourront régner en maître grâce à la désunion des opprimés et des exploités.

La France chaotique de Marine Le Pen

Même teinté de social, le programme de la présidente du Front National se veut au service des entreprises, c’est-à-dire au service de leurs propriétaires industriels et financiers. La « baisse des charges sociales » et la « défiscalisation des heures supplémentaires » sont autant de manque à gagner pour les employés, qui disposent d’un salaire différé grâce aux cotisations salariales et patronales au cas où ils tombent malade, perdent leur emploi ou deviennent trop vieux pour travailler. Dans le même état d’esprit, Marine Le Pen s’attaque à la « concurrence déloyale » pour mieux privilégier la prétendue concurrence « libre et non faussée », gage selon elle de la bonne marche économique de notre pays. Ainsi, nulle nationalisation – à la seule exception des sociétés d’autoroute – n’est prévue dans son programme, et il est donc question de laisser l’énergie, les transports, la santé, les communications, entre les mains des spéculateurs privés. Enfin, si elle promet « le rétablissement d’une monnaie nationale », c’est – non pas pour permettre à la France de retrouver une politique sociale ambitieuse, mais – dans le seul but d’en faire un « levier de notre compétitivité », en boostant les exportations à l’international des entreprises françaises qui auront moins de « réglementations » pour ravager les ressources naturelles et user les travailleurs à la tâche.

5 francs français Semeuse argent, 1960, revers, référence catalogue F.340/4

Dans la France fantasmée par Le Pen, les syndicats devront se soumettre à un « contrôle public de leur financement », premier pas d’une « remise en ordre » des organisations ouvrières pour mieux les affaiblir dans leur lutte contre le patronat. Les associations « politisées », comme la Ligue des droits de l’Homme (LDH) ou le Secours populaire français (SPF), dirigées par des militants de gauche, sont promises à une pénurie financière avec une baisse drastique – voire une suppression – des dotations de l’État et des collectivités à leur endroit. Pourtant, tout travail syndical ou associatif est potentiellement politique : sans être partisan, l’œuvre militante porte toujours des revendications, ou un projet de société, notamment pour éradiquer la misère et lutter pour la justice sociale. Toute organisation progressiste sera donc sous le coup d’un assèchement de ses finances, tandis que les « petites associations » revendiquées apolitiques, donc ne remettant pas en cause l’ordre capitaliste de notre société, seront privilégiées. Par conséquent, le Front National entend démettre le peuple travailleur de France de ses organisations historiques, de sa représentativité dans les entreprises et dans les conseils, de la défense de ses droits les plus élémentaires.

En parallèle, la chasse aux migrants et aux musulmans sera sans fin. En cherchant à les interdire de la sphère publique, en renforçant donc l’exclusion et les mafias qui prospèrent sur le chômage et les zones de non-droit, Marine Le Pen et son gouvernement envenimeront la situation sociale. Si elle parvient à sortir toutes les femmes voilées de l’espace commun, non seulement ces dernières seront sommées de rester chez elles, mais en plus la peur du foulard sera remplacée par la peur de l’Arabe, vu comme un islamiste, voire un terroriste, potentiel. Les Français et les étrangers d’origine maghrébine seront stigmatisés, suspectés d’office d’appartenir à une « cinquième colonne » vouée à abattre la République française, la civilisation blanche et chrétienne, et ses « valeurs ». Les « musulmans d’apparence » seront traqués, et la moindre contravention à la loi ne leur sera pas pardonnée. La « préférence nationale » aura, pour pendant, la « différence étrangère », applicable d’abord à ceux qui n’ont pas la nationalité française, puis par extension, à ceux qui ne sont pas de « type européen ».

« Réarmer massivement les forces de l’ordre » est l’une des propositions-phares du programme de Marine Le Pen. Cela signifie doter en armes, en pistolets, en taser, en flash-ball, l’ensemble des gendarmes et policiers français – nationaux et municipaux – mais aussi les armer « moralement et juridiquement », « notamment par la présomption de légitime défense » pour tout meurtre commis par un représentant de l’ordre. Les contrôles au faciès, à l’encontre des jeunes des banlieues et notamment des Noirs et des Arabes, seront systématisés et deviendront la règle officielle. Plus que jamais, le policier en uniforme ou en civil représentera, pour la classe ouvrière, une force de répression, et pour la classe bourgeoise, un serviteur zélé. Parallèlement, les milices d’extrême-droite, qui dans les Hauts-de-France ou dans la région lyonnaise ont déjà perpétré des ratonnades et la démolition de restaurants-kebabs, pourront accomplir leur sale besogne en jouissant d’une impunité sans précédent. Les « nuits de cristal », du nom donné au 9 novembre 1938 quand les forces de l’ordre et les milices fascistes allemandes ont détruit des dizaines de boutiques appartenant à des juifs, risquent de se reproduire dramatiquement et cette fois, envers les échoppes tenues par des musulmans. De la même manière, face à toute agression et en particulier les cambriolages, les Français – et notamment les petits bourgeois – seront appelés à « se faire justice eux-mêmes », à l’instar du bijoutier de Nice qui a abattu avec son fusil un jeune homme venu dérober dans son magasin, et qui a été bruyamment soutenu par le Front National.

Police-IMG_4105Le tableau donné par le programme de Marine Le Pen, et par les actes des édiles FN dans leurs communes, est décidément très sombre, pour peu qu’on approfondisse son étude. Des travailleurs extrêmement divisés, exploités sans vergogne par la classe capitaliste, dépourvus de représentants combatifs, un monde où chacun est tourné vers le plus faible que soi, contre les cultures étrangères notamment africaines et orientales, telle est la France rêvée par la candidate d’extrême-droite – et par une frange grandissante de la haute bourgeoisie hexagonale, qui y trouve bien son intérêt et ne semble nullement effrayée par la montée en puissance des idées les plus rétrogrades. Si le FN n’est pas à proprement parler une organisation fasciste, il est radicalement réactionnaire et contient un potentiel fasciste si, d’aventure, il était porté au pouvoir. La France serait alors sur une pente glissante, et l’atterrissage risque d’être fracassant pour ceux qui se bercent d’illusions sur un parti d’extrême-droite férocement anti-populaire.


S’auto-proclamant « au nom du peuple », Marine Le Pen est en fait la pire ennemie politique des travailleurs français, qui ont besoin d’union, de conscience de classe, de combativité pour retrouver le chemin authentique du progrès. Celui-ci passe par la lutte contre l’idéologie xénophobe et anti-ouvrière incarnée par le Front National, qui a toujours défendu la bourgeoisie et ses méfaits à l’encontre de la classe ouvrière de France. « Remettre la France en ordre », c’est rétablir l’ordre violent et injuste du grand patronat contre tout ce qui lui résiste, en divisant avec acharnement la classe ouvrière française qui pourrait sombrer dans une guerre intestine profondément destructrice si la présidente du FN devenait celle de la République. L’immense imposture du Front National, qui prétend être le garant de libertés qu’il a toujours dénigrées, se doit d’être combattu à force d’analyses et d’arguments. Il en va de nos droits les plus élémentaires.

 

B.D.

 

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Un commentaire

  • Arsene

    Je trouve cet article édifiant et bien construit pour se faire une idée de l’éventualité d’une présidence FN, merci pour vos informatons pertinentes et constructives

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