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« Le syndicalisme est par essence réformiste »

Suite à la perte de vitesse de la CGT en terme de représentativité dans le secteur privé, et à son devancement par la CFDT, les interprétations de toutes parts vont bon train. De multiples facteurs doivent être pris en compte pour comprendre, mais la réflexion ne peut se borner à cette actualité.


Par David Lebourdon (publié initialement sur l’Avant-Garde).
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Nous traversons depuis de nombreuses années maintenant une crise historique du système capitaliste. Celle-ci se traduit par une dégradation généralisée des conditions de vie, de formation et de travail, par une précarité et une exploitation accrue des travailleurs et des travailleurs en devenir. L’entrée des jeunes dans le monde du travail se fait donc aujourd’hui dans les pires conditions.

Ces symptômes sont le résultat des stratégies du patronat et du monde de la finance dans cette période historique. L’offensive accélérée du capital contre le travail, et ses effets, ne sont pas à démontrer ici. C’est une phase de la lutte des classes dans laquelle globalement le rapport de force est en faveur des capitalistes.

L’enjeu crucial du syndicalisme

Ces notions de rapport de force et de lutte des classe sont essentielles, tant pour comprendre la situation dans laquelle nous nous trouvons, que pour construire les formes de résistance nécessaires dans le monde du travail. Le principal outil d’organisation des travailleurs au quotidien, et sur le terrain de l’entreprise, est le syndicalisme.

Le syndicalisme, et la syndicalisation des salariés, sont ainsi des enjeux cruciaux. Ils le sont d’une part parce que des secteurs entiers sont des déserts syndicaux, ce qui place les salariés à la merci du patronat. Et ils le sont d’autre part parce que dans un contexte général de reculs sociaux historique, les stratégies syndicales de renoncement ont la part belle. Attention cependant à ne pas faire de raccourcis dans l’interprétation de ces stratégies, et attention également aux qualificatifs confortables qu’on adosse à telle ou telle stratégie, la sienne ou celle de ses adversaires.

On entend régulièrement par exemple que le mouvement syndical en France se divise en deux courants: l’un serait “réformiste” et l’autre serait “de lutte”. Cette vision est pour le moins caricaturale mais elle a le mérite de susciter les questionnements suivants: qu’est-ce que le syndicalisme? Quelle place doit-il occuper et quel rôle doit-il jouer dans la lutte des classes? Qu’est-ce qui est en jeu en ce moment entre les diverses stratégies syndicales et les diverses organisations qui les portent? Et, au final, quelle stratégie syndicale est la plus efficace lorsqu’on se définit comme étant révolutionnaires?

Les lignes qui suivent n’ont pas vocation à faire la leçon ni à apporter des solutions concrètes. Elles visent, autant que faire se peut et en toute sobriété, à prendre la mesure des enjeux et à replacer les choses et les mots dans leur juste sens. Pas de lyrisme donc, pas d’idéalisme non plus.

Qu’est-ce que le syndicalisme?

Il faut commencer par définir le syndicalisme si on ne veut pas verser rapidement dans des formules incantatoires et des raccourcis idéologiques.

Le syndicalisme c’est le mouvement qui rassemble des salariés au sein d’organisations – les syndicats – pour défendre des intérêts collectifs. Épargnons-nous l’exposé de l’histoire du syndicalisme ou encore l’état des lieux du syndicalisme de nos jours. Restons-en au fait que le syndicat est l’outil des travailleurs pour défendre leurs intérêts communs.

Rappelons simplement que la nécessité de s’organiser de la sorte est née du fait que les intérêts objectifs de ceux qui vendent leur force de travail (les salariés) sont antagonistes avec les intérêts de ceux qui l’exploite (les capitalistes). Schématiquement, les capitalistes ont pour intérêt d’abaisser au minimum les salaires et d’augmenter au maximum le temps de travail, tandis que les salariés, via l’outil du syndicat, exercent une pression dans le sens strictement opposé.

“ Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiètement du Capital ”

Karl Marx, Salaires, prix et profits.

Ainsi le syndicat a pour but de revendiquer et de gagner des avancées immédiates pour améliorer les conditions de travail. De l’entreprise jusqu’à la loi (code du travail), ces revendications immédiates portent donc sur les salaires, le temps de travail, les droits des salariés, etc.

Quelques soient les moyens utilisés (institutionnels ou non), le rôle du syndicat est donc de construire le rapport de force nécessaire pour être entendu par le patronat et améliorer concrètement la vie des salariés. C’est au moment de la négociation que le poids de ce rapport de force se mesure et se matérialise en avancées plus ou moins importantes pour les travailleurs, et cédées par l’employeur.

Enfin c’est aussi dans la défense individuelle du salarié que le syndicat joue un rôle fondamental. Connaître ses droits ne coule pas de source, et encore moins les défendre, quand on est seul face à son patron. La force collective que représente le syndicat s’inscrit donc en appui des démarches individuelles parfois nécessaires, et en défense du salarié quand c’est le patron qui attaque.

En résumé, le syndicalisme consiste à s’organiser collectivement pour défendre des intérêts de classe immédiats. C’est au quotidien travailler à améliorer, pas à pas, les conditions de travail dans le cadre du salariat. Cela passe tant par les luttes que par la représentation du personnel, la part de l’un et de l’autre variant en fonction des conceptions, des orientations et des stratégies des différentes organisations syndicales.

Ainsi, par essence, le syndicat négocie en s’emparant de l’ensemble des outils à sa disposition pour cela.

Comme le dit Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT :

“ Le syndicalisme, par essence, est réformiste. ”

Qu’est-ce que le réformisme?

Le réformisme est un gros mot  dans les oreilles des militants révolutionnaires, notamment des communistes. Là encore nous n’allons pas en retracer l’histoire. De quoi s’agit-il au juste?

Politiquement cela consiste en la volonté d’aménager et d’améliorer les structures existantes par des réformes, c’est à dire d’apporter des modifications progressives par des moyens légaux. Ce qui caractérise le réformisme en tant que doctrine c’est qu’à cela s’ajoute le refus de la révolution comme moyen de changer la société.

A gauche les tenants de de cette ligne politique assumée sont ceux qu’on appelle aujourd’hui communément les “sociaux-démocrates” (le sens de ce terme ayant évolué au fil du temps).

Réforme et révolution

Il faut noter à l’inverse que si les révolutionnaires s’opposent au réformisme comme conception, ils ne s’opposent pas par principe à la réforme. Pour faire simple, toute réforme qui améliore la vie est bonne à prendre, on ne la rejette pas sous prétexte que c’est un aménagement.

D’ailleurs toute bataille pour gagner immédiatement des avancées concrètes doit être menée, il ne s’agit pas d’attendre le grand soir. Les exemples de cette utilité sont légions, à commencer par toutes les grandes conquêtes sociales, en générale portées par la CGT et les communistes.

” La différence entre révolutionnaires et réformistes ne tient pas de ce que les premiers refusent les réformes. Elle tient en ceci que pour le réformiste, les réformes sont une fin en soi et pour le révolutionnaire un point d’appui pour aller de l’avant en sachant que l’objectif est la conquête du pouvoir et la transformation de la propriété des moyens de production. ”

Henri Krasucki

Obtenir une réforme qui va dans le sens des intérêts des travailleurs est bien souvent le résultat de la lutte. Une lutte syndicale peut être d’inspiration révolutionnaire, notamment à travers ces moyens d’action (grèves, blocages, occupation d’entreprise, etc…), mais les revendications immédiates et leur satisfaction relèvent d’une démarche réformiste.

La question de la lutte se résume à la question du rapport de force

Le syndicalisme est donc une logique réformiste. Et tout individu s’inscrit dans une démarche réformiste en étant syndicaliste, y compris un communiste. Cela ne signifie pas qu’on cesse d’être révolutionnaire une fois passée la porte du syndicat, au contraire.

Être conscient de l’antagonisme absolu entre les classes, et de la nécessité d’en finir par la révolution, implique d’être conscient que cela ne se décrète pas. Cela se construit au fur et à mesure en travaillant méthodiquement à l’émergence d’une conscience collective suffisante pour que les masses s’emparent du pouvoir.

Or il ne suffit pas de savoir, ni d’avoir raison pour convaincre, il faut le démontrer matériellement. En clair, l’expérience détermine la conscience.

” Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. “

Karl Marx

Encore une fois le maître mot est la construction du rapport de force pour gagner tout ce qu’il est possible de gagner dans l’instant. Cela fournit l’expérience et la preuve que c’est possible.

Le syndicalisme et la lutte des classes

Le syndicat avance donc dans une temporalité immédiate. Et pour avancer il doit négocier, signer des accords avec le patronat, faire des compromis sans pour autant se compromettre. Le syndicat est réformiste et ne peut être autre chose. Mais pour autant il joue un rôle de premier ordre dans la lutte des classes.

Opposer syndicat “de lutte” et syndicat “réformiste” n’a aucun sens

Au bout de cette démonstration, il serait malhonnête de dire que toutes les organisations syndicales et leurs démarches respectives se valent. Il y a bien entendu des conceptions du syndicalisme qui diffèrent et parfois qui s’affrontent. Ceci étant, on voit bien que la vision binaire qui consiste à dire que les uns sont réformistes et que les autres non, ne tient pas.

Pour faire simple, des syndicats se sont constitués et construits sur la base de la reconnaissance de la lutte des classes et d’autres non. Pour illustrer, dans le premier cas on peut citer la CGT et dans la second la CFDT. Cela implique des conceptions différentes du syndicalisme.

Ainsi, à l’échelle des confédérations, la CGT a conscience de la nécessité de construire le rapport de force avant de se mettre à la table des négociations, alors que la CFDT s’inscrit dans une logique d’accompagnement, de collaboration de classe. Bien sûr des contre exemples peuvent être mis en avant au niveau des fédérations ou des entreprises.

Mais attention encore à bien saisir les limites d’action et de réflexion d’un syndicat. Ils agissent tous dans un cadre limité qui est le leur, bien que les stratégies diffèrent. Autrement dit le syndicat ne peut pas tout faire, sa tâche étant de rassembler une communauté d’intérêt et non une communauté idéologique.

C’est là qu’intervient la nécessaire articulation avec le politique. En l’occurrence un parti révolutionnaire a pour rôle d’être le relais politique de ce qui s’exprime, au fonds, dans les luttes sociales du syndicat.

« Croire qu’il suffit d’une grève, même généralisée, pour étendre l’organisation communiste sur la propriété… c’est une chimère. »

Jean Jaurès, l’Idéal, 17 décembre 1902

En bref, le syndicat ne fera pas la révolution et n’a pas vocation à y réfléchir, il rassemble le plus largement possible les travailleurs dans la défense de leurs intérêts.

“A la différence d’un parti politique […] qui ne vise pas à rassembler dans ces rangs l’ensemble, ni même la majorité de la classe […], les syndicats, eux, ont pour but de rassembler tous ceux qui ont les mêmes intérêts, de les rassembler même s’il y a entre eux – et il y en a – des différences idéologiques et des choix politiques très divers”

Henri Krasucki, Syndicats et lutte des classes.

La stratégie de conquête doit prendre le pas sur les stratégies de renoncement !

L’enjeu de ce rassemblement le plus large possible et de l’unité la plus solide est, non pas utile, mais absolument nécessaire à la construction d’une stratégie de conquête. C’est l’enjeu de la masse, élément déterminant pour envisager un quelconque rapport de force.

A cela il faut ajouter la recherche permanente de l’unité du mouvement syndical au-delà des divergences. Cette unité ne coule pas de source et n’est pas toujours possible. Mais sans un travail acharné elle est tout bonnement impossible.

C’est la raison d’être de la CGT depuis toujours par exemple, et ce sont là les critères indispensables d’une stratégie de conquête à caractère majoritaire. Ce n’est pas le chemin de la facilité, cela suppose certes un haut niveau de combativité mais aussi une intelligence stratégique et tactique à toute épreuve.

Krasucki l’expliquait très humblement en son temps à propos de la lutte des classes:

“Ce n’est pas une bataille, c’est une suite de batailles complexes, ardues contre un adversaire puissant, habile, sachant exploiter chaque erreur et pourtant vulnérable. Il faut de l’élan, du courage, mais aussi de la persévérance, du savoir-faire, de la tête, bref de la jugeote. Ça s’apprend. Comme tout combat. Comme le métier, comme la technique, comme la science. Comme la vie aussi.”

Seulement voilà, nous faisons face depuis des années à une remise en cause de cette conception par des acteurs qui, chacun à leur façon, s’installent confortablement dans des stratégies de renoncement. Et c’est ici que l’on retrouve nos fameux syndicats “réformistes” et “de lutte”, les uns ayant renoncé au combat, les autres le posant comme un objectif en soi.

Les premiers mettent en valeur leur caractère raisonnable et “réformiste”, ils prennent au pied de la lettre le concept de “partenaires sociaux” et le mettent en application. La conséquence directe de cette collaboration est la fracture du mouvement syndical, la division.

Souvenons-nous, il y a un an, des déclarations de la CFDT et de la FAGE, main dans la main et sortant du bureau de Valls, pour nous expliquer que la loi travail était devenue acceptable et que la mobilisation n’était plus nécessaire…

De l’autre côté on entend hurler à la mort ceux qui semblent ne vivre que pour être “de lutte” et dénoncer le “réformisme” des autres. Pour eux pas de compromis possible, cela entacherait leur pureté révolutionnaire.

Il y a toujours une bonne raison de décréter la grève générale et si elle ne se fait pas, ou qu’elle s’arrête, c’est à cause des “réformistes”. Eux ont renoncé à l’unité autant qu’à la masse. Ils ont par conséquent renoncé à la conquête et à la victoire.

“Quelle naïveté enfantine que d’ériger sa propre impatience en argument théorique”

Friedrich Engels

Remarquons qu’un intérêt commun réunit dans les faits ces deux extrêmes: la volonté de division et d’affaiblissement de la CGT, l’organisation syndicale historique de la classe ouvrière. Au bout du compte ce sont les salariés qui paient le prix fort du renoncement.

A noter que ce qui est valable pour le monde du travail, l’est aussi dans celui de la formation. A la fac comme au lycée, les stratégies groupusculaires “de lutte”, ou corporatiste d’accompagnement, ne poursuivent pas dans les faits des objectifs dans l’intérêt des jeunes en formation.

Voilà de quoi, je l’espère, alimenter un débat stratégique qui animent les communistes, dans une période qui ne laisse de place ni au romantisme ni à l’erreur tactique.

 

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