Cet article a été consulté 6 471 fois

Euro 2016 : Les dessous d’un business scandaleux

Les amoureux du ballon rond ignorent, pour la plupart, l’importance des affaires qui s’entrechoquent à l’occasion du championnat d’Europe de football organisé en France entre le 9 juin et le 9 juillet. Pourtant, ce sont avant tout les amateurs du sport national qui payeront le prix fort d’un business gigantesque réalisé à leur détriment. Plongée au cœur des scandales qui étayent gravement l’intégrité de l’UEFA et des autorités publiques françaises.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-vh
2 200 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


Le championnat d’Europe de football, qui se tient en France du 9 juin au 9 juillet 2016, est avant tout l’occasion pour les passionnés du ballon rond de se retrouver dans un grand moment de fraternité et de partage. Tout un chacun se sent égal dans sa relation avec l’univers du foot, repoussant les barrières sociales et culturelles pour profiter d’un temps inédit de convivialité. Pourtant, l’analyse méticuleuse des différentes affaires que se traîne l’UEFA (l’Union des associations européennes de football) revient à battre en brèche ce scénario idéaliste. En remettant les pieds sur terre, sur le terrain économique notamment, les supporters risquent de déchanter sérieusement s’ils prennent conscience de l’ampleur des business réalisés à leur détriment. Généralement ignorée par les médias dominants, qui préfère taire le vrai quand il gâche la fête, la réalité qui se cache derrière l’Euro 2016 dévoile le vrai visage de l’événement – et c’est un devoir de le faire connaître, auprès des amateurs de foot comme de tous les citoyens français.

Des maillots qui incarnent l’exploitation

Le premier des scandales, le plus évident mais également le moins traité médiatiquement, concerne l’ensemble des petites mains qui travaillent à la prestation de l’événement et de ses produits dérivés. Les équipementiers sportifs, en particulier Nike, Adidas et Puma qui dominent sans partage le monde footballistique, font leur beurre sur des produits vendus en Europe au prix fort et produits en Asie pour un coût misérable.

Maillot_géant_équipe_de_FranceA l’échelle du Vieux continent, le montant des contrats annuels de sponsoring signés avec les 10 plus grands clubs est passé, de 262 millions d’euros en 2013, à plus de 405 millions d’euros en 2016. Les contrats avec les joueurs-vedettes ont suivi la même courbe : Lionel Messi, considéré comme le meilleur joueur du monde, a vu ses contrats de sponsoring passer de moins de 25 millions en 2010 à près de 40 millions d’euros en 2015. Les équipes nationales ne sont pas en reste : selon le magazine Bild, Adidas est prêt à quadrupler le montant actuel de son contrat avec l’équipe d’Allemagne, afin de ne pas voir la Mannschaft porter des maillots Nike, pour atteindre un milliard d’euros sur dix ans – un record historique et planétaire.

rub2Le leader incontesté, Nike avec ses 23% du marché mondial des articles de sport, a vu ses ventes doubler lors des dix dernières années. Adidas, qui représente 10% du marché, n’hésite pas à exploiter la main d’œuvre la moins chère du monde pour confectionner ses produits. Ainsi, pour le maillot de l’équipe d’Allemagne, vendu 85 euros dans les commerces européens, seuls 60 centimes d’euros reviennent aux ouvrières du textile qui l’ont fabriqué en Indonésie et au Vietnam – tandis que l’équipementier se prend une marge nette de 24,30 euros [1]. La misère des pays en voie de développement, où ont été transférés les outils de production des multinationales capitalistes, permet à ces dernières de prospérer au détriment des consommateurs et des producteurs réels des produits sportifs. Si les bénéfices gigantesques des firmes permettraient, en France, d’offrir plus que le Salaire minimum (SMIC) aux revendeurs des Foot Locker et autres enseignes de distribution, ils pourraient également permettre aux ouvriers asiatiques – souvent des femmes – de vivre avec un revenu décent. Ce sont donc les travailleurs de France et du monde entier qui sont exploités, à des degrés divers, par les multinationales du sport qui se payent, notamment pour leurs gros actionnaires, des bénéfices nets dépassant l’entendement. Ni les employés, ni les acheteurs n’ont intérêt à ce que ce système perdure – et c’est précisément pourquoi il reste profondément méconnu des amateurs.

Corruption au plus haut niveau

Un an après le congrès de la Fédération internationale de football (FIFA), dans le contexte houleux de l’arrestation, sur ordre du FBI – la police fédérale étasunienne – de plusieurs hauts dirigeants de l’association, toute la lumière n’a pas été faite sur les différents scandales qui ont eu cours en son sein.2014_FIFA_Announcement_(Joseph_Blatter)_6

L’affaire principale, qui cristallise toutes les tensions, porte sur l’attribution, en 2012, des éditions 2018 et 2022 de la Coupe du monde de football, qui seront organisées respectivement en Russie et au Qatar. De lourds soupçons de corruption pèsent sur ces attributions, en particulier avec le rapport du président de la chambre d’instruction de la commission d’éthique de la FIFA, du nom de l’ex-procureur américain Michael J. Garcia, qui a enquêté plus de deux ans sur le dossier. Finalement, le président de la chambre de jugement de la commission d’éthique – Hans-Joachim Eckert – minimise les conclusions du rapport Garcia, qui ne sera pas publié par l’association internationale parce que « ses codes éthiques l’y empêchent » [2]. Ce qui a été mis en lumière par deux ans d’investigation ne sera donc pas révélé au grand public, ni à la presse qui préfère – dans sa sensibilité dominante – taire l’affaire plutôt que la faire connaître.

Autre affaire, celle concernant Sepp Blatter et Michel Platini. En 1998, le Suisse propose à l’ancien numéro 10 de l’équipe de France et de la Juve de travailler pour lui au poste de conseiller spécial, pour un salaire d’un million de francs suisses par an. L’emploi s’achève en 2002, sans que Platini ait touché l’intégralité de sa rémunération. Ce ne sera qu’en 2011 que le Français envoie une facture à Blatter, qui lui verse par l’intermédiaire de la FIFA le solde restant, 2 millions de francs suisses soit 1,8 million d’euros. Ce versement, considéré comme un « paiement déloyal », pousse la justice suisse à ouvrir une enquête en septembre 2015 pour abus de biens sociaux et abus de confiance [3]. Ces dernières années, les deux anciens amis sont devenus des ennemis jurés, Platini lorgnant sur le poste de président de la FIFA que Blatter ne comptait pas libérer. Le 28 octobre 2015, Sepp Blatter contre-attaque dans une interview accordée à l’agence de presse russe Tass, où il incrimine Platini et l’ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy, dans l’affaire de l’attribution de la Coupe du monde au Qatar. Selon le Suisse, la rencontre lors d’un dîner entre le Président Sarkozy, Michel Platini et le prince du Qatar « a tout changé », poussant les européens à voter pour le pays du Golfe persique, et faisant échouer de ce fait la candidature des États-Unis à l’organisation de la Coupe du monde 2022 [4].1229px-Michel_Platini_in_Wroclaw_by_Klearchos_Kapoutsis_wide_crop

D’autres affaires ont émaillé le monde du football. Selon la chaîne de télévision suisse SRF, les droits de retransmission télévisée de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud ont été cédés pour 250.000 dollars à Jack Warner, et ceux de la Coupe du monde 2014 au Brésil pour 350.000 dollars, tandis que le Trinidadien était vice-président de la FIFA et président de la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (Concacaf). Ces montants correspondraient à seulement « 5% de la valeur du marché » et relèveraient d’un arrangement personnel entre Jack Warner et Sepp Blatter [5]. Enfin, des soupçons pèsent également, sur un terrain plus grave encore mais sans que des preuves n’ait pu être produites, sur le résultat de certains matches de compétition internationale qui auraient été « achetés » – comme l’a pu l’être celui de l’OM contre Valenciennes par Bernard Tapie en 1993. Tout le monde garde en tête la finale de la Coupe du monde 1998 en France, qui avait vu la victoire de l’hexagone sur un Brésil amorphe, sans cependant que des documents ou des rencontres n’aient pu être révélés sur une affaire nécessairement obscure. Reste que la FIFA, et également l’UEFA qui était présidée par Michel Platini, sont désormais lourdement entachées par des affaires de corruption de grande ampleur.

Le cœur du scandale

Malgré l’importance et l’ampleur des affaires que nous avons traité jusqu’à présent, nous n’avons pas encore pénétré dans le cœur du scandale qui touche l’Euro 2016. Ce qui suit peut paraître banal à certains, il s’agit pourtant de ce qui se fait de plus terrible au nom du Championnat d’Europe de football.

L’affaire est simple : la société organisatrice de l’événement, baptisée Euro 2016 SAS et détenue à 95% par l’UEFA et à 5% par la Fédération française de football, est totalement et irrémédiablement exonérée de tout impôt sur les sociétés [6]. C’est là la plus grande et la plus grave des atteintes aux amateurs de football et aux citoyens de France. Proposée dès 2010 dans la candidature de l’hexagone à l’accueil de la compétition, l’information a été confirmée par le gouvernement en septembre 2014. Autrement dit, l’État se coupe volontairement d’une part gigantesque de revenus pour financer les services publics, en particulier ceux dont se sert l’Euro 2016 SAS pour assurer sa prestation, au profit exclusif du groupe dirigeant d’un organisme corrompu comme cela a été révélé par les affaires précédentes. Seule la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sera appliquée, qui est payée de toutes façons par le consommateur et non par la société productrice.

UEFA_Euro_2016_logo.svgL’Euro 2016 SAS va réaliser, sur la seule période du 9 juin au 9 juillet 2016, un bénéfice net de 900 millions d’euros selon les estimations, rendues publiques, de l’UEFA. Cette dernière a beau jeu de proposer que 20 millions d’euros reviennent aux dix villes organisatrices – Paris, Saint-Denis, Bordeaux, Lens, Lille, Lyon, Marseille, Nice, Saint-Étienne et Toulouse, qui ont approuvé la proposition à l’unanimité à l’automne 2014 [7]. Avec un taux d’imposition de 33,1/3 % sur l’ensemble des bénéfices pour ce type de multinationale, soit exactement un tiers du bénéfice net, l’impôt sur les sociétés appliqué à l’Euro 2016 SAS aurait rapporté à l’État 300 millions d’euros au bas mot [8]. Et encore, ce ne pourrait être qu’une estimation basse : l’Euro 2012, co-organisé par la Pologne et l’Ukraine, a généré 1,383 milliard d’euros de recettes – soit plus que les 1,351 milliard d’euros en Suisse et en Autriche de l’Euro 2008 – pour un nombre de spectateurs de 1,44 million [9]. Or, la France attend sur le mois de l’Euro 2016 une affluence de 2,5 millions de spectateurs, dont un million provenant des pays étrangers.

Les droits de retransmission télévisée, payés en fin de course par l’abonné à BeIN, les produits dérivés produits en masse par des ouvriers exploités en Asie, les ventes des billets – l’ensemble du business de l’Euro 2016 sera donc libre de tout impôt, libre de ne pas rapporter à l’État organisateur le gain attendu par l’accueil d’une grande compétition internationale. L’affaire n’est pas nouvelle : une décision similaire a été prise par des précédents pays organisateurs, si bien que l’exonération d’impôt est devenue une exigence de l’UEFA lors des candidatures à l’accueil d’un Euro. Cette réalité bat en brèche l’idée d’une organisation « neutre politiquement », comme elle se présente [10]. En réalité, l’Union des associations européennes de football, telle qu’elle est aujourd’hui, pèse de son poids conséquent sur les États pour réduire au minimum la fiscalité sur l’activité footballistique, au profit exclusif de ses hauts dirigeants et des gros actionnaires des firmes sportives. C’est le monde véritable du ballon rond, celui des passionnés et des supporters, qui est mis à mal par les opaques tractations qui se trament derrière les grandes compétitions internationales ; ceux qui jouent au football amateur, ceux qui soutiennent leur équipe au stade ou devant les écrans, n’ont pas intérêt à ce que de telles exactions financières s’organisent contre leur pays. Faire connaître la réalité derrière la façade de l’Euro 2016 est une exigence pour tous.

Différentes affaires de grande ampleur s’entrecroisent à l’occasion du Championnat d’Europe de football. L’exploitation des employés à l’échelle mondiale et nationale, la corruption au plus haut niveau footballistique et politique, l’exemption intégrale et scandaleuse de tout impôt sur les sociétés pour l’Euro 2016 SAS, jettent l’opprobre sur un sport aimé par des millions de Français mais également théâtre de profondes contradictions. L’immense majorité des supporters, simples travailleurs, se voient spolier une partie conséquente de leurs richesses – en tant que travailleurs ou en tant que consommateurs – au profit des hauts cadres de l’UEFA et, surtout, des gros actionnaires des sponsors officiels, que ce soit Nike, Adidas ou Coca-Cola. Pour que le sport authentique revienne au premier plan, il faudra de profonds changements dans l’organisation économique de notre société pour faire valoir le partage, le respect et la fraternité. C’est, en définitive, au monde capitaliste qu’il faudra opposer ces valeurs fondamentales, pour que l’égalité sociale, la justice et la paix l’emportent une fois pour toutes sur la concurrence acharnée, l’exploitation salariale et la guerre économique.

Références


1 : http://www.ethique-sur-etiquette.org/IMG/pdf/ese_rapport_euro2016_hd.pdf

2 : http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Corruption-a-la-fifa-chronologie-d-un-scandale-en-10-dates/597209

3 : http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/corruption-a-la-fifa/l-article-a-lire-pour-comprendre-l-affaire-platini-blatter_1213839.html

4 : http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/corruption-a-la-fifa/scandale-de-la-fifa-sepp-blatter-pointe-du-doigt-platini-l-europe-et-sarkozy_1148717.html

5 : http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/corruption-a-la-fifa/sepp-blatter-soupconne-d-avoir-brade-des-droits-tele-des-coupes-du-monde-de-foot_1080913.html

6 : http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20141103tribd58e35766/euro-2016-les-societes-organisatrices-et-l-uefa-exonerees-d-impot.html

7 : http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20141023trib1aab4906e/euro-2016-20-millions-d-euros-de-dotations-de-l-uefa-pour-les-villes-francaises.html

8 : http://www.impots.gouv.fr/portal/dgi/public/professionnels.impot?pageId=prof_impot_societes&typePage=cpr02&sfid=501&espId=2&communaute=2&impot=IS

9 : http://www.lequipe.fr/Football/Actualites/Des-recettes-en-hausse/299326

10 : http://fr.uefa.org/about-uefa/index.html

 

Lien court de l’article, à partager : http://wp.me/p6haRE-vh

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *