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Les Bourses du Travail… Maisons du mouvement social pour demain ?

Depuis 2012, avec une accélération depuis les municipales de 2014, et plus encore ces derniers mois, ce sont une bonne trentaine, de bourses du travail, maisons du peuple, maisons syndicales (1) en grand danger de disparition. En cause, les choix faits par des municipalités souvent d’une droite réactionnaire… mais pas seulement, comme à Foix, préfecture de l’Ariège, où il s’agit d’un maire dit « de gauche ». Dans la plupart des cas, au-delà du « coût » invoqué par ces édiles, il s’agit non seulement réaliser de juteuses opérations immobilières dans les centre-villes, mais encore d’ en éradiquer les lieux historiques de l’activité syndicale, d’éducation populaire et de rassemblements citoyens.


Par Pascal Bavencove, syndicaliste, et Pierre Outteryck, professeur agrégé d’Histoire (2). Lien court : http://wp.me/p6haRE-u7
1 000 mots environ. Temps de lecture estimé : 5 minutes. HorlA2


Des bâtiments construits dés l’émergence du mouvement syndical

Créations originelles et originales du mouvement syndical naissant dans la dernière décennie du XIXe siècle, les bourses du travail deviennent vite des lieux de rassemblement, d’organisation, de construction du rapport de forces, de résistance à l’oppression capitaliste et aussi d’éducation populaire. Nombre d’entre elles, à l’instar de la Maison du Peuple de Saint-Malo, furent construites des mains des travailleurs, notamment par ceux des syndicats du bâtiments.

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Elles vont alors, à part égale avec le mouvement corporatif, participer à l’éclosion de la CGT, en 1895. Fernand Pelloutier, militant révolutionnaire et libertaire prône la libre association des producteurs et l’ « action directe » pour affronter le capitalisme. Il est la figure de proue de ces bâtisseurs et s’attachera à garder l’autonomie dans le fonctionnement de chaque bourse à la naissance de la confédération. Le mouvement ouvrier, encore faible à l’époque, va souvent s’adosser à des équipes municipales liées au mouvement ouvrier pour obtenir à titre gracieux les locaux nécessaires, tout en restant soucieux d’en conserver la maîtrise.
Conçues comme des foyers de solidarité ouvrière, elles abritent des mutuelles, des bureaux de placement, des salles de spectacles et le café y attenant. Leurs bibliothèques sont dédiées, non seulement à l’étude des philosophes et économistes comme Marx, Proudhon ou Adam Smith, mais aussi à la lecture des œuvres de Zola ou Zévaco. Elles abritent les « cours du soir », non seulement pour la culture générale, mais également pour l’enseignement des sciences et des techniques… Une vision émancipatrice à l’abri des idées dominantes. Elles vont catalyser ce courant éducatif qui prendra le nom d’ « Éducation Populaire » dans le courant des années 1930, lors du Front Populaire. Elles préfigurent également ce que nous appelons aujourd’hui l’économie sociale et solidaire, mais aussi de l’Assurance Chômage et de la Sécurité Sociale.

La banalisation des bourses du travail

Dés 1944 après la Libération, elles abriteront également pour la plupart, d’autres organisations syndicales que la CGT.
Les bourses du travail, sont donc non seulement un patrimoine de nos villes, mais des lieux fondateurs de la vie sociale : regrettons, sous les coups de la crise, de la désindustrialisation et d’une professionnalisation parfois discutable de ses activités, qu’au fil des années, un nombre trop important de bourses du travail se soient vidées de leur sens initial, souvent devenues uniquement des lieux réservés aux activités syndicales au sens strict alors que la crise empêche beaucoup de travailleurs, de précaires et de privés d’emploi d’avoir accès aux champs culturels.

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La marchandisation de la culture abrasant trop souvent l’apport critique des connaissances. Pourtant, à l’opposé, de Roubaix à Toulouse ou Bordeaux, une grande partie des bourses du travail et maisons du peuple accueillent des spectacles populaires et culturels, des conférences, des universités populaires, des réunions de soutien aux causes sociales et humanitaires, et aussi de nombreuses sessions de formation économique, sociale et syndicale.
Elles demeurent donc un lieu irremplaçable pour la vie sociale et démocratique dans un pays qui en a grand besoin. Face à ce danger de disparition annoncée, le mouvement social doit se réapproprier en urgence cet héritage en ouvrant en grand portes et fenêtres.

Une actualité brûlante

Clin d’œil de l’histoire, la Bourse de Travail de Paris, située à quelques dizaines de mètres de la Place de la République abrite déjà des débats. « La salle Ambroise Croizat de la Bourse du travail de Paris est familière pour de nombreuses personnes qui l’investissent ce 12 avril au soir. C’est là que les premiers instigateurs du mouvement Nuit debout, qui poursuit son occupation de la place de la République, se sont retrouvés autour du thème “leur faire peur” le 23 février dernier, et ont décidé de ne pas rentrer chez eux après la manifestation du 31 mars. » (les Inrocks-13-04-2016.)

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Un commentaire posté à l’issue de ce débat dans une salle comble indiquent « enfin, les bourses du travail vont retrouver leurs fonctions historiques, éduquer les ouvriers…et c’est là que les victoires des ouvriers sont nées… »
Dans l’intervalle, l’historienne Sophie Wahnich soumet la réflexion suivante dans le journal L’Humanité : «  La tradition française aurait plutôt voulu que les participants s’approprient des lieux comme la bourse du travail, lieu traditionnel d’échanges, mais nous assistons à quelque chose de mixte, que l’on pourrait situer entre notre tradition et la pratique des Indignés espagnols, c’est donc quelque chose de fort et de fragile à la fois. »

 

Leur subsistance et leur redéploiement est vital en ces temps de crises économique et sociale. Le patronat comme ses alliés au gouvernement l’ont bien compris en menant une offensive effrénée contre les syndicalistes, notamment ceux qui s’opposent aux politiques libérales et répressives. Au moment où se déroule le 51éme Congrès de la CGT, les participants ont tout intérêt à plancher sur le sujet, à bousculer les habitudes prises depuis trop longtemps et faire entrer le printemps dans les têtes et pas seulement ravaler la façade.
Ainsi, nos bourses du travail pourront rayonner autour d’elles, participer à cette cure de jouvence du mouvement social, retrouver ainsi la force de leurs missions au service des familles populaires, des jeunes, des salariés, des personnes en situation de précarité ou de chômage.

 

(1) L’actualité du sujet au jour le jour sur la page Facebook « Vive la bourse du travail »
(2) Auteurs de plusieurs ouvrages sur le mouvement social parus au Geai Bleu Éditions

 

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