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Islande : « C’est la puissance de la société civile qui se manifeste »

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Jérôme Skalsi est journaliste à l’Humanité, et auteur de la Révolution des casseroles aux éditions La Contre Allée. Il s’est rendu à plusieurs reprises en Islande, pays qui a répondu à la crise financière de 2008 par le refus de payer la dette, la condamnation des banquiers et l’ouverture d’un processus pour donner au pays une nouvelle Constitution. Suite aux récents événements qui ont vu la démission du Premier ministre, il répond à nos questions sur ce mouvement inédit.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-tO
1 300 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2


Le Bilan : Le Premier ministre islandais vient de démissionner après avoir été cité dans l’affaire des Panama Papers. Est-ce que cela vous étonne ?

Jérôme Skalski : Ce qui a étonné la population islandaise, c’est qu’il soit mêlé aux Panama Papers. Il était censé représenter une génération politique qui n’avait pas été impliquée dans les affaires qui avaient conduit l’Islande au bord du gouffre. Il y a donc un choc après cette révélation parce que le peuple islandais avait pensé que la page des années Haarde et Oddsson avait été tournées. Peut-être un peu rapidement. C’est donc une surprise qu’il soit mêlé aux Panama Papers, mais le fait qu’il ait dû démissionner n’en est pas une. C’est conforme à l’idée que je m’étais fait du niveau de conscience collective du peuple islandais et de l’effectivité de la moralité publique en Islande. En Grande-Bretagne, un David Cameron reste en poste. En France, un ministre du Budget avoue avoir un compte en Suisse avant de revenir à l’Assemblée nationale. Un directeur de banque impliqué dans les Panama papers pavoise. La solidarité de l’appareil d’Etat avec les classes possédantes, en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-unis  n’est pas une vue de l’esprit.

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LB : L’Islande avait répondu à la crise de 2008 par des mesures radicales contre les banquiers, pouvez-vous les rappeler ?

JS : En une semaine, l’économie islandaise a été fracassée. La couronne a perdu plus de 30% de sa valeur. La bourse a été fermée et les banques privatisées fortement engagées dans les produits toxiques, en particulier les crédits subprimes, se sont effondrées. La dette des banques islandaises était 12 fois supérieure au produit intérieur brut islandais. Elles ont été re-nationalisées d’urgence. Mais restait la question de cette dette énorme, que les oligarques locaux mais aussi internationaux voulaient faire payer au peuple islandais. C’est pour cela qu’il y a eu la Révolution des casseroles. Les gens sont sortis pour refuser que la dette privée des banques soit socialisée. Finalement les banques ont dû rembourser, par elles-mêmes, leurs propres dettes. Des responsables des banques ont été poursuivis et condamnés.

LB : Vous vous étiez rendu sur place pour prendre la température, mesurer ce mouvement inédit. Qu’avez-vous analysé dans votre ouvrage La Révolution des casseroles ?

JS : Beaucoup de choses se sont passées après 2008-2009. Il y a eu une grande autocritique parce que les années de spéculation financière avaient intoxiqué toute la société. La « recette miracle » du néo-libéralisme, qui a entraîné la spéculation, la fortune d’une poignée d’individus, la sur-consommation des classes moyennes, a révélé sa face obscure, abruptement. C’était en rupture avec tout un ensemble de traditions politiques, sociales et morales qui étaient celles de l’Islande. Cette crise morale et politique a abouti à l’élection d’une première coalition de gauche à la tête du pays, avec de grandes ambitions réformatrices notamment au niveau de la constitution. C’est ce sur quoi j’ai particulièrement travaillé.

LB : Justement, où en est la constituante qui devait donner de nouvelles règles au pays insulaire ?

JS : Le processus constituant a abouti à la création du texte d’une nouvelle constitution, mais il y a eu un processus d’obstruction au Parlement avec notamment les forces de droite, Parti de l’indépendance en tête. Ce texte contient des éléments sur la législation directe, la question de la propriété des richesses naturelles de l’Islande – l’économie vit essentiellement sur l’exploitation de ses ressources énergétiques et halieutiques. Il y a eu un vote sur les principaux thèmes de la réforme constitutionnelle, avec consultation populaire. Les propositions de la constituante ont été globalement acceptées par les citoyens mais l’obstruction au Parlement et le retour de la droite au pouvoir a coupé court à l’adoption de cette nouvelle constitution. Son processus de révision a été gelé. Ceci dit, le travail des constituant est toujours là et peut se « réveiller » à court ou moyen terme. Le parti pirate, nouvelle force politique en Islande, a d’ailleurs pour mot d’ordre principal la réactivation du processus constituant. C’est la puissance de la société civile qui se manifeste dans cette démarche, avec des revendications qui tournent en particulier autour de la question démocratique, sur le rapport de la société civile vis-à-vis de l’État.

LB : Le peuple islandais reste-t-il mobilisé, huit ans après la crise financière ?

JS : La mobilisation pour la démission du Premier ministre montre que la société civile islandaise est toujours capable de s’organiser et de se mobiliser. Nous avons un exemple pratique d’expression de la volonté générale. Cela ne signifie pas qu’elle est toute entière en action. Alors que de nouvelles élections se profilent, il est intéressant de constater que dans les derniers sondages, la gauche non socialiste, le parti verts-gauche et le parti pirate constituent plus de 50% des intentions de vote et qu’ils pourraient bien donner une nouvelle coalition politique au pays pour retrouver le chemin de constructions politiques et sociales alternatives.

casseroles2-e1391696133955LB : Qu’est-ce que l’Islande a à nous apporter, en France, en termes d’expérience de lutte, en termes d’analyse de la crise, de ses causes et ses conséquences ?

JS : Le cœur de ce mouvement islandais tient dans l’idée que l’action publique peut être portée par une volonté. C’est une rupture avec un certain fatalisme dans les sociétés capitalistes du centre. Il y a un retour du thème de la volonté dans la vie politique. Soit on se mobilise et on ouvre une action historique, soit on ne se mobilise pas et un destin se met en place, c’est-à-dire qu’on laisse faire une certaine structure économique et sociale, un certain mécanisme pratique mis en place par les classes dominantes pour maintenir et intensifier leur domination sociale. En Espagne, le peuple a d’abord été percuté par la thérapie de choc – composée de mesures ultralibérales – avant de se soulever avec les Indignés puis avec Podemos. Cette question de la volonté a l’air toute bête, mais elle est centrale. Un processus collectif d’élaboration de la volonté générale, qui se constitue en actes, est ce qui peut ouvrir un autre chemin que celui de l’austérité. Allons plus loin puisque l’austérité est une construction sociale, un chemin de progrès historique pour les classes dominées c’est-à-dire la majorité de la société. C’est important, car la bourgeoisie – elle – est constituée, subjectivement, en classe. Elle sait ce qu’elle fait – au moins sa partie active -, et fait preuve d’une solidarité de classe qui n’existe presque plus au sein du salariat. Warren Buffett a dit : « la lutte des classes, ma classe est en train de la gagner ». Il a oublié de préciser qu’elle gagnait parce qu’elle est organisée, tandis que les classes populaires sont en train de redécouvrir seulement leur force politique. Allons jusqu’au bout : les classes populaires peuvent et doivent gagner, pour la simple et bonne raison qu’elles sont les plus nombreuses. Pour ce faire, elles doivent s’organiser en tant que telles et c’est dans ce contexte que le sujet de la volonté collective est déterminant. Par rapport à la France, il existe des spécificités locales mais un mouvement comme celui en cours contre la loi El Khomry ou « Nuit debout » montre le besoin collectif de s’unir et de se battre. Pour « Nuit debout », c’est peut-être un réveil mais le mouvement peut se développer, sans avoir à passer par la phase d’échec qu’a connu le mouvement Occupy ou des Indignados, et courir droit à son expression politique organisée. Comme l’écrit Marx, « une nation peut et doit tirer un enseignement de l’histoire d’une autre nation ». Il me semble que c’est toujours d’actualité.

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