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Dix ans sans grande grève victorieuse : la France tétanisée

Le 10 avril 2006, au terme de plusieurs mois de mobilisation intense des jeunes et des salariés, Dominique de Villepin annonçait le retrait de son « contrat première embauche » (CPE). C’est, à ce jour, le dernier succès majeur du mouvement social. En l’absence de grande grève victorieuse, les esprits se sont résignés, chez les masses d’employés et de privés d’emploi comme au sein des directions syndicales. A rebours de son Histoire récente, la France se retrouve tétanisée face aux attaques commises contre sa classe ouvrière. Les centrales syndicales, représentantes historiques des exploités, devront sortir de leur état de quasi-mort cérébrale pour retrouver le chemin des luttes et de la dignité.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-tm
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Voici dix ans jour pour jour que le pays s’animait autour d’un puissant mouvement populaire, déclenché par les organisations de jeunesse et rapidement construit par les syndicats, pour mettre en échec la loi d’égalité des chances de Dominique de Villepin et, en particulier, le « contrat première embauche » – un contrat à durée indéterminée, destiné aux jeunes, et dont la période d’essai s’étendait sur deux ans. Des millions d’étudiants, de salariés, de privés d’emploi et de retraités défilèrent chaque semaine dans les rues des grandes villes françaises, dans une fraternité transgénérationnelle pour faire tomber une loi qu’ils savaient destructrice quant à leur insertion professionnelle ou leur maintien dans l’entreprise.

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Le mouvement contre le CPE, qui aboutît au retrait pur et simple de la mesure alors qu’elle avait été adoptée par le Parlement et validée par le Conseil constitutionnel, est le dernier d’une grande série de victoires sociales obtenues sur le terrain de la lutte. C’est, uniquement, en renouant avec les pratiques syndicales qui firent les beaux jours du combat ouvrier, que la France pourra sortir de sa léthargie et que la classe ouvrière de notre pays pourra reprendre conscience d’elle-même et retrouver sa dignité.

Le progrès social vient des luttes

L’Histoire de la France est celle des luttes sociales, et c’est d’autant plus vrai pour son Histoire récente. A la fin du 19ème siècle et tout au long du 20ème siècle, l’organisation progressive de la classe ouvrière pour elle-même et par elle-même aboutit à de puissants combats face à la classe capitaliste, puis à de grandes victoires pour le peuple français. Revendication historique, la journée de travail de huit heures – pour assurer huit heures de loisirs et huit heures de repos – est au centre des mots d’ordre des grandes batailles syndicales du début du siècle dernier ; la semaine de 40 heures sera adoptée dans un premier temps par le Front populaire en 1936, puis ancrée dans la loi sous le gouvernement provisoire – constitué de gaullistes, de radicaux et de communistes – en 1945.

Le salaire minimum interprofessionnel, les congés payés, la retraite par répartition sont autant de revendications ouvrières qui furent adoptées par les forces politiques au pouvoir à l’issue d’une lutte féroce entre les salariés et leurs patrons. Les syndicats ouvriers, en premier lieu desquels la Confédération générale du travail (CGT), usèrent de méthodes dures telles que la grève illimitée jusqu’à satisfaction, l’occupation des usines, la réappropriation momentanée des moyens de production ; le tout pour obliger la classe dominante à concéder une partie de ses bénéfices à l’attention de l’amélioration des conditions de travail – mesures d’hygiène et de sécurité, meilleurs équipements… -, de l’augmentation des salaires, de l’octroi de congés payés. La réduction du temps de travail, à l’échelle de la journée, de la semaine, de l’année et de la vie, fut obtenue de haute lutte et permît rapidement l’allongement de l’espérance de vie des salariés, comme l’amélioration des conditions de vie pour toutes et tous. Les grands progrès que le peuple a connu au 20ème siècle proviennent, pour l’essentiel, de la force de la classe ouvrière qui sut imposer, immédiatement ou en différé, de nouveaux compromis bénéfiques pour elle et ses enfants ; donnant l’impression d’une transformation en « classe moyenne » qui n’existe que dans les théories dominantes.

Presque un demi-siècle de recul progressif

Les syndicats ouvriers connurent leur heure de gloire dans les années 1950 et 1960, durant lesquelles de nouveaux droits ont été conquis – la troisième puis la quatrième semaine de congés payés, de fortes augmentations de salaires sectorielles ou interprofessionnelles. Depuis le début des années 1970, le rapport de forces entre les classes évolue dans le sens exclusif de la classe capitaliste, au détriment de la masse des salariés. Cela étant, de même que les grandes grèves du début du siècle n’ont obtenu satisfaction que des années, si ce n’est des décennies plus tard, le recul progressif de la classe ouvrière sur le terrain des luttes ne se traduira sur le plan politique que des années, voire des décennies plus tard.

Différentes raisons structurelles expliquent la perte de combativité du milieu ouvrier – appelé depuis « monde du travail » dans la novlangue bourgeoise – au cours du demi-siècle dernier. D’abord, la profonde mutation de l’économie française, avec le transfert opéré, par les puissances capitalistes, de la production industrielle, des pays dits « développés » vers les pays dits « en voie de développement » – notamment en Asie, puis dans l’Europe de l’Est ou le Maghreb. La tertiarisation forcée contribue à l’idée que la classe ouvrière n’existe plus, car elle travaille désormais dans des bureaux ou des magasins et bien qu’elle répète, minute après minute, les mêmes gestes répétitifs propres aux vieilles chaînes de production. Parallèlement, les entreprises qui rassemblaient autrefois des milliers de salariés sur un seul site se sont progressivement émiettées, avec le développement des filiales et des sous-traitants, si bien que les unités de production sont devenues de plus en plus petites, mettant dès lors des bâtons dans les roues à l’œuvre de fraternisation des salariés quels que soient leurs postes de travail. L’augmentation exponentielle du chômage, l’explosion du nombre de contrats courts avec l’émergence de l’intérim, le développement sans précédent des crédits à la consommation sont autant de raisons supplémentaires qui placent, aujourd’hui, le salarié dans un étau et lui empêchent, de facto, de songer à se mobiliser face au patron.

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La mutation de l’économie française n’explique pas à elle seule le recul des salariés dans le rapport de forces réel qui les oppose, jour après jour et année après année, au patronat. D’autres explications sont à trouver dans la transformation du milieu syndical lui-même. Alors que la CGT annonçait, au sortir des années 1940, rassembler près d’un salarié sur deux, la progressive division syndicale porta un coup de massue géant à la combativité du milieu ouvrier. De la « CGT »-Force ouvrière, apparue dès les années 1940 sous l’impulsion de la CIA pour contrer les syndicats « communistes » en France, jusqu’à la création de Solidaires dans les années 1980, en passant par la CFDT, scission laïque de la CFTC sur des bases auto-gestionnaires et réformistes, l’émiettement des organisations ouvrières contribue lourdement à la défiance avec laquelle les salariés voient les syndicats censés les représenter. La désunion des forces syndicales et l’institutionnalisation des plus grandes centrales, la CFDT et la CGT, au sein de l’État capitaliste, provoquèrent une déconnexion entre les masses laborieuses et les organisations créées, historiquement, par elles et pour elles.

Des mobilisations « contre » au lieu des mobilisations « pour »

Le décalage entre le temps économique, où s’exerce en permanence la lutte de classes, et le temps politique, plus long à réagir, permit de nouvelles victoires du mouvement ouvrier, malgré son affaiblissement, jusqu’au début des années 1980. La légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans et l’augmentation sensible du Smic en 1981 sont autant d’exemples de conquêtes arrachées par la lutte passée des salariés. Cela étant, un revirement décisif s’opère au milieu des années 1980, prenant acte de l’évolution du rapport de forces en faveur de la bourgeoisie capitaliste.

Les dernières grandes mobilisations qui ont secoué le pays, du milieu des années 1980 au début des années 2010, ne se sont pas structurées autour de mots d’ordre propres et nouveaux, mais autour de revendications contre des projets politiques remettant en cause les conquêtes sociales du 20ème siècle. Nombre de lois ont ainsi été mises en échec par la rue, de la loi Devaquet visant à réformer les universités françaises en 1986 à la loi de modernisation de l’université (LMU) en 2003, en passant par la mobilisation des cheminots contre le plan Juppé en 1995. D’autres mobilisations similaires ont échoué, comme celle concernant la réforme des retraites de 2003, la loi relative aux responsabilités des universités (LRU) en 2007 ou, le plus récent exemple d’une mobilisation massive, le mouvement contre la réforme des retraites Woerth-Sarkozy en 2010. Malgré des affluences records dans les manifestations qui ont émaillé le pays, cette dernière mobilisation échoua tant à cause d’un président de la République qui voulait tenir coûte que coûte face au mouvement social, de médias à la botte du pouvoir et qui ont enterré le mouvement durant les vacances de la Toussaint, que de syndicats réformateurs comme la CFDT qui trouva dans la négociation sur la pénibilité avec le MEDEF un semblant de victoire.

La tétanie du mouvement social

Durant ces dernières années, qui ont vu une lourde perte de la combativité du milieu ouvrier, une léthargie suicidaire s’est progressivement installée au sein des consciences, y compris chez les syndicats. Moins ces derniers ont organisé de grève, moins ils ont été enclins à en impulser. Moins les salariés ont fait grève, moins ils ont été enclins à y participer. Ce mouvement dialectique en forme de cercle vicieux s’est notamment vu dans le comportement de la CFDT mais également, dans une moindre mesure bien que l’exemple est probant, au sein de l’Union nationale des étudiants de France (Unef).

Alors que le syndicat étudiant était sur les starting-blocks en 2003 face à la LMU ou en 2006 face au CPE, sa direction s’est refusée à s’engager dans une grève en 2007 contre la LRU, prétextant en interne que la « période de grâce » que connaissait Sarkozy après son élection empêcherait toute victoire. Cette position a bouleversé durablement la direction de l’Unef, qui ne saura finalement organiser aucune grève étudiante sous le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Dans un milieu étudiant où le turn-over, le rythme du passage de responsabilités, est soutenu, la volonté de la direction syndicale de mobiliser en 2010 contre la réforme des retraites ne s’est traduit que par un mouvement éclaté et faible, tant la nouvelle génération était inhabituée des mouvements sociaux.

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La perte des pratiques de la lutte sociale, où il faut cogner vite et fort pour gagner face à une classe capitaliste et des valets politiques qui n’entendent rien lâcher, est délétère pour les syndicats et les salariés qui attendent de se mobiliser. Alors que la loi El Khomri sur la réforme du Code du travail, qui rassemble contre elle des millions de Français dont plus de 400.000 ont déjà signé – à ce jour – la pétition demandant son retrait, le comportement des principaux syndicats n’augurent aucune mobilisation massive malgré la forte attente de se mettre en mouvement qui se fait sentir dans le pays. Plutôt que de décider d’une date de mobilisation pour rassembler les salariés mécontents et œuvrer à la construction d’un mouvement majoritaire, la CGT a préféré s’en tenir à une réunion avec les autres centrales, qui donna lieu hier à la création d’une « très timide intersyndicale » [1] plus proche des positions de la CFDT que d’aucune autre. Sans demander le retrait du projet de loi, mais seulement de le « faire bouger », cette intersyndicale n’a même pas prévu une seule date de mobilisation alors que le pays semble mûr pour retrouver le chemin de la lutte, face à un gouvernement de gauche qui les a tant déçus. En se plaçant de facto en-deçà des attentes populaires, les directions syndicales creusent leur propre tombe. Nous ne pouvons qu’espérer que la base des militants fasse bouger les lignes pour provoquer une mobilisation majoritaire qui redonnera à tous le goût de la lutte, si nécessaire pour retrouver le chemin du progrès social en France.

Dix ans jour pour jour après le grand mouvement populaire contre le CPE, la France s’est métamorphosée pour devenir amorphe, léthargique, tétanisée. Pourtant, la lutte demeure dans l’ADN d’un peuple qui s’est, si souvent, soulevé contre l’ordre établi et pour la justice sociale. L’attaque sans précédent contre le Code du travail, formulé par le projet de loi El Khomri, risque d’être un nouvel échec pour le camp du progrès social au vu du manque énorme de combativité dont font preuve les directions syndicales ; c’est pourtant une grande occasion d’en finir avec les pratiques molles pour impulser une combativité nouvelle dont les masses laborieuses ont bien besoin. Mais les lignes finiront par bouger et le réveil populaire français aura lieu, tôt ou tard, pour se dresser à nouveau contre les régressions mises en place par la droite, le PS et le FN, dans un mouvement qui redonnera espoir à la France comme à nos frères de classe du monde entier qui nous regardent.

B.D.

Références

1 : https://www.mediapart.fr/journal/france/240216/loi-sur-le-travail-naissance-dune-tres-timide-intersyndicale

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