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Entretien croisé SNES-CGT : « Imposer une réforme contre l’avis des personnels est une erreur, et même une faute »

Patrick Désiré et Roland Hubert ont tour à tour répondu à nos questions à l’occasion de la rentrée scolaire. Respectivement secrétaire général de la CGT éduc’action et co-secrétaire général du SNES, le syndicat national des enseignants du second degré, ces personnalités du monde de l’éducation nationale apportent des sensibilités distinctes et convergentes sur les problématiques qui traversent l’école.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-rG

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LE BILAN : Dans quelles conditions se fait cette rentrée scolaire ?

1327576_9855498-mhn505-20110607-m141aPatrick Désiré, secrétaire général de la CGT éduc’action : La rentrée se fait sur des sujets plus ou moins brûlants. La question de la réforme du collège ou celle des rythmes scolaires et du surcoût qu’il engendre pour les communes ne sont pas résolues. Les postes créés dans les collèges et lycées couvre à peine la hausse démographique pour maintenir un taux d’encadrement égal, c’est-à-dire surélevé.

0390a9ce2e6fff3c31d97e86dcde0Roland Hubert, co-secrétaire général du SNES : Les conditions sont connues, à commencer par la crise de recrutement qui empêche de couvrir tous les postes. La baisse des effectifs est à peine couverte par les créations insuffisantes. Ca ne s’est pas amélioré ces dernières années. Par ailleurs, l’enseignement moral et civique (EMC) se met en place dans des conditions chaotiques. Normalement il faut un an pour préparer les nouveaux enseignements, or le décret a été publié en juin, nous n’avons eu que les deux mois d’été pour le travailler.
Nous savons que dans les collèges l’EMC remplace l’éducation civique, sur les heures d’Histoire ; mais nous n’avons aucune idée de sa mise en œuvre dans le cadre du brevet, pour laquelle nous attendons toujours des textes. C’est difficile d’enseigner lorsqu’on n’a aucune idée de la façon dont la discipline sera évaluée. Dans les lycées généraux, ça remplacera l’ECJS ; mais dans les lycées technologiques, nous ne savons pas sur quelles disciplines ponctionner les heures nécessaires, si bien qu’un certain nombre d’établissements ont décidé de pas la mettre en œuvre.
Enfin, le point sur la réforme des collèges, pour laquelle la ministre assure que « c’est bouclé, (que) tout va s’arranger » en faisant l’impasse sur l’opposition sur laquelle nous nous étions quittés en juillet. Les collègues ne sont pas convaincus des bienfaits, ils sont même convaincus des méfaits de cette réforme. Les chefs d’établissement tendent à minimiser l’impact de la réforme, mais les collègues restent déterminés.

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LB : Justement, la réforme des collèges va d’ores et déjà s’appliquer. Nous avons remarqué que vous y étiez plutôt opposés…

Roland Hubert (SNES) : Pas plutôt, franchement opposés ! Nous savons que le collège ne va pas bien, que des améliorations sont à réaliser parce que trop d’échecs se révèlent au collège, même s’ils se créent en amont, depuis l’école primaire. Hormis la méthode de sa mise en œuvre, nous avons trois axes de désaccord sur le fond de cette réforme.
D’abord l’autonomie des établissements, même si nous savons bien qu’elle fait partie des recommandations de l’OCDE (l’organisation de coopération et de développement économiques des pays occidentaux) depuis des années. Il suffit de voir la réforme du lycée, mise en place par le ministre de droite Luc Chatel, pour avoir un aperçu de ce que l’autonomie nous apportera dans les collèges : la mise en concurrence des disciplines entre elles, le renoncement au cadre national, une multitude de hiérarchies intermédiaires pour produire des réunions inutiles, qui nous ferons perdre du temps en réunion assis sur une chaise plutôt qu’en classe devant nos élèves. De plus, le pouvoir du chef d’établissement sera nettement augmenté. Ce que veulent les collègues, c’est plus de liberté pédagogique pour atteindre des objectifs nationaux précis, et la réforme ne le permettra pas.
Le deuxième problème soulevé est celui des enseignements pratiques interdisciplinaires, qui sont mal conçus, où tout est mélangé. Ce sera à la fois des exercices pratiques, à la fois des projets sur dossier… Ce n’est pas clairement défini. Nous avons pourtant les moyens de faire autrement, les collègues sont prêts à réaliser des temps interdisciplinaires à partir d’objets de savoir, mais c’est pédagogiquement mal pensé.
Le troisième axe découle du second, c’est la mise en cause du cadre disciplinaire de la formation dispensée aux élèves. Les notions sont moins définies, les objectifs se feront sur de grandes compétences plutôt que sur des connaissances précises. Ce sera donc moins d’heures disciplinaires, plus d’heures de travail en réunion, et au final moins d’efficacité pour les élèves. Ce sont les trois raisons pour lesquelles les collègues sont majoritairement contre la réforme, et pour un autre projet pour le collège.

Patrick Désiré (CGT) : Nous pensons que les textes publiés doivent être abrogés. Nous avons justement une réunion intersyndicale du second degré pour envisager les actions au mois de septembre, et nous aurons bientôt une expression commune sur le sujet. L’affaire n’est pas réglée, contrairement à ce que laisse croire la ministre, que nous avons rencontrée en juillet dernier pour lui dire que mener une réforme contre l’avis de la majorité des personnels n’était pas raisonnable. L’opposition à la réforme relève non pas de corporatisme ou d’immobilisme, mais au contraire d’une volonté d’améliorer vraiment le système éducatif. L’autonomie des établissements, la disparition probable de certaines disciplines, en font une réforme inquiétante pour l’avenir du collège. Nous nous retrouvons donc avec la FSU, FO, Sud et même la CGC pour décider des suites à donner de la mobilisation entamée à la fin de l’année scolaire dernière, pour bien faire entendre que la réforme est loin d’être réglée.

LB : Que pensez-vous de la réforme des programmes, qui a été l’objet de nombreuses polémiques lancées notamment par la droite ?

Patrick Désiré (CGT) : Le conseil supérieur des programmes, le CSP doit faire des propositions précises à ce sujet. Un certain nombre de choses étaient à revoir dans la première copie et les enseignants ont pu remonter leurs inquiétudes. Cela étant, c’est pour nous loin d’être la polémique la plus grande. Nous attendons la version définitive mais cette problématique nous inquiète moins que le taux d’encadrement, les conditions de travail de nos collègues et les conditions d’études de nos élèves.

Roland Hubert (SNES) : Le débat mené pour cette réforme a été beaucoup plus long que celui pour la réforme des collèges. Néanmoins, le ministère a demandé au conseil supérieur des programmes (CSP) de « conclure vite », ce qui n’est pas forcément bon signe. Nous avons eu une large consultation, durant laquelle les enseignant ont pu donner leur avis et faire remonter leurs attentes programmatiques ; mais nous n’avons toujours pas connaissance du résultat finale. Cela étant, nous avons un souci avec la notion de cycles, qui définit désormais des objectifs terminaux sur trois ans. Nous avons besoin de repères annuels pour évaluer les connaissances et les compétences des élèves, or l’évaluation sera renvoyée à des équipes pédagogiques fluctuantes d’une année à l’autre. Le retour des repères annuels nationaux est nécessaire pour assurer la bonne organisation de la scolarité.

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LB : Nous entendons régulièrement que l’éducation nationale « manque de moyens » pour assurer ses missions. Souscrivez-vous à cette affirmation et si oui, comment se traduit-elle ?

Roland Hubert (SNES) : Bien sûr, il suffit pour cela de regarder les taux d’encadrement qui n’ont cessé d’augmenter ces dernières années, en particulier sous la droite. Hollande nous a promis de recréer des postes, mais de grandes difficultés surviennent pour les couvrir tous. Au final, ce qui est injecté couvre à peine la hausse démographique des effectifs d’élèves. Les classes restent donc surchargées, et il est très difficile pour un enseignant d’assurer un cours devant des classes entières de 30 élèves au collèges, et entre 35 et 36 en seconde. Nos conditions de travail ne s’améliorent pas.

Patrick Désiré (CGT) : Ca se traduit avant tout par des effectifs par classe surélevés. Durant le quinquennat de Sarkozy, la règle du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux a conduit à supprimer 80.000 postes sur le quinquennat 2007-2012. François Hollande a promis 60.000 postes, 54.000 si l’on enlève ceux pour l’enseignement supérieur ; mais 27.000 sont dévolus aux stagiaires et ne sont pas réellement créés dans les collèges et lycées, où les effectifs par classe sont à la hausse en raison de la démographie. C’est étonnant pour nous d’entendre les discours du ministère qui annonce que les postes sont bien créés, alors que la plupart sont consacrés à la formation professionnelle initiale des futurs professeurs, que Vincent Peillon a bien fait de remettre en place mais qui ne comble pas les lacunes d’encadrement que nous avons dans les établissements.

LB : Quelles sont vos relations avec la ministre, Najat Vallaud-Belkacem ?

Roland Hubert (SNES) : Elles dépendent beaucoup des dossiers. Certaines discussions menées ont été très intéressantes et donnaient à voir une meilleure considération. A contrario, le ministère publie un texte législatif le lendemain d’une grève qui atteignait 50% des enseignants des collèges, le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’agit pas d’un dialogue social apaisé. La situation dans les lycées ne bouge pas, c’est pourtant la quatrième rentrée que nous ferons après la réforme Chatel, qui n’a toujours pas été « mise à plat » malgré les rapports qui indiquent que ça ne fonctionne pas.
Les personnels de l’éducation nationale sont pour le changement, ils rencontrent au quotidien des difficultés professionnelles, matérielles. Ils demandent simplement à être entendus, et sur la réforme des collèges ce n’a pas été le cas. Sur d’autres sujets nous avons eu des discussions plus efficaces, d’ailleurs chaque fois que le ministère prend le temps de discuter et d’écouter, nous n’arrivons pas à ces conflits-là. Demander aux personnels de mettre en œuvre une réforme à laquelle ils n’adhèrent pas est une démarche vouée à l’échec. Les collègues sont entre la colère et le sourire quand le ministère dit que les enseignants qui s’opposent le font parce qu’ «ils ne comprennent pas la réforme » ; la réalité est bien différente.

Patrick Désiré (CGT) : Nous avons avec elle les relations logiques d’un syndicat avec son ministre de tutelle. Nous ne partageons pas l’orientation mise en œuvre par le ministère, mais nous sommes bien élevés et nous discutions au-delà de l’appréciation différente que nous avons. Nous n’hésitons pas à lui dire que persister à imposer absolument une réforme contre l’avis des personnels qui doivent la mettre en œuvre est une erreur, et même une faute. Quand la ministre publie son décret au lendemain d’une grève majoritaire, elle montre combien elle n’est pas attachée au dialogue social. Ce coup de force est une porte fermée, et que le ministère fait tout pour laisser fermer en cette rentrée. Cet épisode ne dénote pas d’une grande écoute des organisations syndicales.

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LB : François Hollande a été élu sur des propositions claires pour l’éducation nationale, notamment avec sa promesse de création de postes. Qu’en est-il trois ans plus tard ?

Patrick Désiré (CGT) : La priorité à l’éducation ne se traduit pas par une réalité concrète. On ne peut que constater que la politique mené est décevante au regard de ce qu’on espérait, que ce soit sur la réforme des collèges ou sur celle des rythmes scolaires, pour laquelles nous avons eu également des journées d’action avec 50% de grévistes dans le premier degré. La mise en œuvre des temps d’activité périscolaires posent d’ailleurs toujours problème dans certaines communes, qui n’ont pas les moyens de proposer des activités intéressantes, ce qui creuse l’égalité nationale entre les écoles. Bien sûr, avec la droite, les choses étaient plus directes : la doctrine du non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux faisait du ministre le dépositaire de cette politique d’économie budgétaire. Les choses sont différentes avec l’actuelle majorité, qui tient un discours sur « redonner du sens à l’école » ou en faire « la priorité de la nation », tandis que la politique de restriction semble, dans les faits, toujours supérieures à une véritable politique éducative. Outre les difficultés de recrutement, nous faisons face à une grande précarité au sein de la fonction publique de l’éducation, qui représente tout de même 40% des fonctionnaires d’État. La précarité n’a pas été résorbée ; le traitement humain que l’on pouvait attendre de ce gouvernement aurait été de bien meilleure augure que ce qu’il se passe aujourd’hui dans les académies.

Roland Hubert (SNES) : L’amélioration est insuffisante. Il est clair que ce n’est pas aussi difficile que sous les années Sarkozy, où nous voyions nos effectifs enseignants fondre de 20.000 voire 30.000 postes par an. Les créations existent, elles sont budgétisées et la formation des maîtres en classe a été rétablie après avoir été supprimée par la droite, notamment la formation initiale avec les stages de 6 heures hebdomadaires pour la première année. Il y a donc du mieux, mais c’est nettement insuffisant pour réparer tous les dégâts commis par les gouvernements précédents.

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