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Les vingt-cinq mille nuits du peuple palestinien

Adoptant des accents toujours plus féroces, la guerre coloniale menée en Palestine ne fait que s’accroître depuis soixante-dix ans. Ce sont 25.000 jours qui se sont écoulés depuis l’abandon du mandat britannique et la Nakba, le grand désastre vécu par le peuple arabe qui le plongea dans une lutte désespérée pour le maintien de son pays et de sa culture. Loin de trouver une issue pacifique, le massacre organisé par Israël se poursuit et ne trouvera de solution que dans l’achèvement total de la Palestine, à moins d’être déjoué par une puissante campagne internationale. L’interminable nuit du peuple palestinien ne pourra cesser qu’avec l’unité populaire, en son sein et comme appui extérieur ; et le chemin est encore long avant que le jour ne se relève sur la contrée du Proche-Orient.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-rr

2 600 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


Parmi les conflits que connaît l’humanité aujourd’hui, c’est le plus long et sans conteste l’un des plus sanglants qui se trame au Proche-Orient, sur les terres sacrées entourant Jérusalem. La guerre la plus asymétrique du monde fait l’objet de mesures d’exception, quiconque entend faire jouer la solidarité internationale depuis la France risquant d’être accusé d’ « importer le conflit » ou d’attiser la haine entre les religions. Il s’agit pourtant bien moins d’une opposition cultuelle que d’un massacre en règle perpétré par l’Etat d’Israël depuis des décennies , à l’extérieur de ses frontières vers les terres qu’il convoite ou à l’intérieur par un apartheid méticuleusement organisé. Pour le comprendre, il faut revenir à la source du conflit pour mesurer le poids des vingt-cinq mille nuits par lesquelles est passé le peuple palestinien, et pour identifier les seules issues possibles que l’avenir nous présente.

La genèse d’Israël et de la Palestine

La Palestine, autrefois sous la domination ottomane, est une terre conquise par l’Angleterre au cours de la Première guerre mondiale et qui connaît ses frontières actuelles depuis près d’un siècle. Lors de la conférence de San Remo, en avril 1920, les vainqueurs se partagent les provinces arabes de l’Empire ottoman : la France administre la Syrie et le Liban, tandis que la Société des Nations – SDN, ancêtre de l’ONU – confie à la Grande-Bretagne le mandat pour un territoire qu’elle scinde en deux parties par le Jourdain, fleuve s’écoulant du Nord au Sud, du mont Hermon à la mer Morte : la Jordanie à l’Est, où se constitue un émirat hachémite, et la Palestine à l’Ouest, où pourra s’établir un « foyer national juif » tel que réclamé par les sionistes depuis la fin du 19ème siècle.

Le sionisme est à la fois un courant radical du culte israélite et une idéologie politique, puisqu’il prône le retour à la « Terre promise » comme interprétation supérieure des textes sacrés du peuple juif. Existant sous forme résiduelle depuis plusieurs siècles, le mouvement sioniste moderne s’est constitué à partir de 1880 sous l’impulsion d’une frange de la haute bourgeoisie juive, encouragé par le racisme anti-juif sévissant alors dans les pays européens. Des organisations sont fondées, les Amants de Sion en 1881 puis l’Organisation sioniste mondiale, sous l’impulsion de Theodor Herzi en 1897, tandis que les premiers foyers juifs sont financés et organisés, notamment par le baron français Edmond de Rothschild, qui achète de la terre en Palestine ottomane dès 1882.

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A rebours du progrès social qui tend, alors, à séparer l’Eglise de l’État pour établir des nations laïques, le mouvement sioniste estime que seule la construction d’un État hébreu permettra aux juifs d’échapper à la discrimination. Il gagne au fur et à mesure l’adhésion d’une partie importante des hommes et femmes de confession israélite, à mesure que se développe le racisme anti-juifs dans les pays européens, à commencer par le parti nazi allemand qui prend le pouvoir en 1933. Après la défaite du Troisième Reich, que bon nombre de financiers avaient soutenu dans son entreprise de domination du monde, la haute bourgeoisie européenne se retourne et adhère massivement aux thèses sionistes, considérant que les juifs ont le droit à leur propre nation. De 1918 à 1948, la population juive passe de 83.000 à 650.000 personnes en Palestine, tandis qu’une nouvelle vague de 700.000 juifs viendront s’installer entre 1948 et 1952.

Plus l’Etat hébreu trouvait des soutiens, en particulier au sein de la classe dominante capitaliste, plus le Royaume-Uni se retirait au profit de la nation juive. Fin 1946, la Grande-Bretagne abandonne son mandat de la SDN et laisse, face à face, les colons israélites et les populations autochtones. Dès lors, une lutte de grande envergure menée par Israël pour multiplier ses terres et élargir son influence s’est organisée, mettant à bas les intentions du peuple arabe à constituer son propre État en Palestine. Dès lors, vingt-cinq mille nuits se sont écoulées entre domination et résistance, écrasant au fur et à mesure les populations palestiniennes entre des murs infranchissables.

70 ans de combats

L’Alya, le retour à la Terre promise pour le peuple juif, se traduit systématiquement par l’empiétement sur les terres arabes. Le plan de partage de la Palestine, adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies (ONU) le 29 novembre 1947, loin de pacifier la situation, marque le début d’une guerre civile qui deviendra, au printemps 1948, la première guerre israélo-arabe. Le 26 mai, Tsahal, l’Armée « de défense » d’Israël est fondée depuis les différents groupes militaires juifs. Entre juin et décembre, ses effectifs passeront de 40.000 à plus de 100.000 hommes. L’avancée de l’armée israélienne permet rapidement l’annexion de nouveaux territoires. Durant le conflit, 4.000 soldats et 2.000 civils de l’Etat hébreu sont tués, tandis que 20.000 Arabes périssent, en grande majorité des civils. En outre, l’incorporation unilatérale des nouvelles terres pour Israël se traduit par le départ de 700.000 hommes et femmes arabes, contraints à l’exil et incapables de retrouver leur foyer ; c’est la grande catastrophe, ou Nakba (al-Naqba). En Israël, au contraire, cette guerre est commémorée comme étant celle « de la Libération ».

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Dès 1948 et la première victoire israélienne, qui permet la colonisation de territoires autrement plus vastes que ceux prévus dans le plan de partage de l’ONU, la société arabe est méthodiquement démantelée pour ne laisser aux peuples arabes qu’un vaste vide étatique et culturel. A mesure que l’État hébreu se développe et exige de nouvelles terres, d’autres guerres ouvertes le pourvoiront en terres coloniales. Au printemps 1967, suite au blocus opéré par l’Egypte sur des navires israéliens déclencheront une « attaque préventive » de Tsahal sur ses voisins arabes. En six jours de guerre, Israël défait les armées égyptiennes, syriennes et jordaniennes et triple la surface de ses terres, en prenant le contrôle du Sinaï, du plateau du Golan et de la Cisjordanie. C’est pour récupérer ces provinces que l’Egypte et la Syrie entrent en guerre en 1973, le jour du Yom Kippour – une fête juive, jour férié en Israël. Soutenus par la Ligue arabe et l’Union soviétique, la Syrie et l’Egypte avancent plusieurs jours avant de se heurter à une contre-offensive d’Israël, soutenu par les Etats-Unis ; moins de trois semaines après le début du conflit, un cessez-le-feu est déclaré et scelle la domination de l’État juif sur la région.

C’est pour s’assurer un espace vital toujours plus grand que Israël multiplie les opérations extérieures, se jugeant légitime à agir comme le gendarme de la région. L’opération « Opéra », qui vise à détruire les infrastructures nucléaires irakiennes vendues par la France, aboutit le 7 juin 1981 avec le bombardement du réacteur nucléaire d’Osirak, tuant au passage dix soldats irakiens et un ingénieur français. Le 1er octobre 1985, l’opération « Jambe de bois » est à son point d’orgue quand le quartier-général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), coalition de plusieurs forces laïques, est bombardé à Tunis ; selon le pays attaqué, cinquante Palestiniens et dix-huit Tunisiens périrent lors de ce raid. Le 12 juillet 2006, Israël attaque unilatéralement le sud du Liban, officiellement pour défaire le Hezbollah ; en un mois, 1.200 civils libanais perdront la vie, pour moins de 120 morts chez les soldats de Tsahal.

Au cours de son existence, l’armée israélienne est devenue toujours plus puissante ; elle acquiert rapidement, grâce à la France et aux États-Unis, la bombe atomique tandis qu’elle développe de nouvelles armes. Première à utiliser des drones, Tsahal a le loisir de tester sur la population civile palestinienne ses derniers équipements, à travers un arsenal qui en fait l’une des plus puissantes armées de la planète. En face, ce ne sont que de brèves intifada (soulèvement, en langue arabe) qui permettent aux peuples arabes de résister ; cette « guerre des pierres », organisée à partir de 1987 directement par la population civile, n’est qu’une faible réponse à l’oppression permanente qu’exerce Israël sur les terres de Palestine. Le 27 décembre 2008, l’opération « Plomb durci » de l’armée israélienne est entamée, d’abord par de lourds bombardements sur la bande de Gaza, puis avec une offensive terrestre. Prise au piège, Gaza en ressort meurtrie, totalisant 1330 morts dont une large majorité de civils, tandis que les pertes israéliennes sont de 10 soldats et 3 civils.

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En juillet 2014, enfin, l’opération « Bordure protectrice », déclenchée au prétexte de l’enlèvement de trois Israéliens, dont on saura plus tard qu’il n’a pas été commis par le Hamas, réduit à nouveau en cendres les terres de Gaza. Des hôpitaux et des écoles, y compris gérés par l’ONU, sont pulvérisés au motif qu’ils abriteraient des combattants palestiniens. Des ogives remplies de clou sont bombardées dans les places des villes, rendant infirmes des centaines de civils. Au total, plus de 2.300 morts – dont plus de 500 enfants – et près de 11.000 blessés sont répertoriés côté palestinien, tandis qu’Israël n’essuie la mort que de soixante-six soldats et six civils, soit nettement moins que les onze employés de l’ONU morts sous les décombres palestiniennes.

L’impossible paix

En dehors des conflits ouverts depuis 1947, la population palestinienne n’a d’autre choix que de panser ses plaies. L’opération « Bordure protectrice » de Tsahal a, par exemple, réduit en fumée la seule centrale électrique de Gaza, bloquant par là-même la distribution d’eau dans le territoire ; des pertes inestimables lors des raids israéliens mettent des années pour que la Palestine recouvre ses forces restantes. En outre, la guerre est permanente pour terrifier la population arabe et lui enlever toute velléité de résistance, notamment par le biais des centaines d’emprisonnements arbitraires opérés par Israël chaque année.

L’échange, en octobre 2011, du soldat de Tsahal et otage du Hamas Gilad Shalit contre la quantité incroyable de 1.027 prisonniers palestiniens dans les geôles de l’Etat hébreu, donnent une idée du nombre de détenus illicites injustement enfermés en Israël. Ce sont avant tout les figures de la résistance qui sont visées par les méthodes répressives : Marwan Barghouti, dirigeant du Fatah – membre de l’OLP – et incarcéré depuis 2002, a été condamné à cinq peines de perpétuité et finira probablement ses jours dans une prison israélienne. D’autres militants, dont le franco-palestinien Salah Hamouri, ont été également enfermés à l’issue d’un procès kafkaïen où il est impossible pour l’inculpé de prouver son innocence. Il en est de même d’Ahmad Sa’adat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP, membre de l’OLP), emprisonné depuis 2006 et longtemps privé de toute visite, même familiale.

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Si la population de Gaza est en souffrance, celle de la Cisjordanie également. Une gigantesque « barrière de séparation », construite depuis l’été 2002, comprime en permanence la population palestinienne. Longue de plus de 700 kilomètres et haute de cinq à neuf mètres, la « barrière » est également très large, comprenant à la fois des murs dé béton, des clôtures barbelées et des voies de surveillance empruntées par Tsahal. En enfermant à ciel ouvert les Arabes palestiniens, ce long axe en construction permanente est également utile pour grignoter davantage de territoires, enfermant par exemple la ville de Jérusalem-Est au reste de la Palestine.

Outre l’enfermement méthodique des leaders de la résistance palestinienne, Israël s’exerce sa répression également à l’encontre des mouvements sociaux qui cherchent à briser l’omerta internationale sur la situation au Proche-Orient. Jour après jour, les manifestations populaires sont sévèrement réprimées par la force, et peu importe qui y participe. Le 10 décembre 2014, le ministre palestinien Ziad Abou Ein, 55 ans, est mort des blessures infligées par les soldats israélien ; la manifestation auquel il participait n’avait d’autre but que de planter un arbre symbolisant la paix, à la frontière entre la Cisjordanie et les colonies.

Impérialisme contre unité populaire

L’État hébreu ne cache pas ses véritables desseins : annexer, à terme, la totalité des terres palestiniennes. Ce n’est qu’ainsi que l’entreprise de colonisation trouvera une fin, tandis qu’Israël ne se contente pas d’opprimer les populations extérieures à ses frontières. C’est en son sein que l’État juif exerce l’apartheid d’un nouveau genre, parquant les minorités arabes dans une demi-citoyenneté, discriminant également les juifs noirs venus d’Afrique subsaharienne, auxquels sont destinés des écoles à part à Tel-Aviv. De même, la culture palestinienne, à l’image du poète Mahmoud Darwich, est systématiquement censurée pour qu’il ne reste aucun vestige de la société arabe qui habitait la région depuis des siècles. Les médias et les arts palestiniens, objet du rapport de force, tendent à être éradiqués par Israël qui veut parachever sa victoire sur ses provinces.

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En tant qu’État riche, soutenu largement à travers le monde par la haute bourgeoisie financière, c’est un authentique impérialisme qui conduit Israël à opprimer de toutes ses forces les restants de peuples palestiniens. Par de larges financements, ventes d’armes et échanges structurels, Tsahal est directement lié à l’impérialisme américain, comme à l’impérialisme européen – qui s’exerce, notamment, en Afrique sous l’égide de la France. Omniprésent sur internet, qu’il a identifié comme un puissant vecteur de propagande, l’État hébreu ne recule devant aucune méthode pour terrasser ses ennemis intellectuels, à travers par exemple les agissements du hacker Ulcan. L’hystérie provoquée par l’hypothèse d’un départ d’Orange, l’opérateur de télécommunications français, du marché d’Israël a également prouvé la réticence immédiate éprouvée par l’État quant à un quelconque boycott des hautes sphères du business.

Face aux impérialismes, et en particulier à celui d’Israël, seule l’unité populaire peut compter pour faire pencher la balance des rapports de forces. Ce n’est que par une puissante campagne internationale de boycott et de désinvestissement, relayée par les peuples dans chaque pays – notamment les plus riches, comme la France, qui entretiennent des liens économiques structurels avec l’État hébreu – qu’une issue pourra être trouvée dans le sens du progrès social. A terme, ou Israël se transformera en État laïc, et accepte d’avoir pour voisin intérieur ou extérieur un peuple arabe libre ; ou Israël gagnera en éradiquant ce qu’il reste de la Palestine, le tournant bientôt vers les pays limitrophes et en ruines que sont la Syrie et le Liban. Le chemin est encore long, mais c’est le seul qui puisse déjouer le génocide du peuple palestinien dans son ensemble ; en attendant de meilleurs cieux, le peuple palestinien sera contraint, jour après jour, de vivre dans la nuit.

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C’est à une puissante force coloniale, et à sa volonté acharnée d’étendre par la force son espace géographique, que font face les hommes et les femmes composant encore aujourd’hui le peuple palestinien. Nombre d’entre eux donnent leur vie pour résister et tenir l’oppresseur en échec ; mais les forces palestiniennes reste fragiles, en raison des hostilités entre l’OLP laïc et le Hamas intégriste. Seule l’unité populaire, au sein du peuple palestinien comme au sein de la solidarité internationale formée par des travailleurs de tous pays, pourront mettre à bas l’État hébreux et le forcer à reculer dans son entreprise de colonisation. Sans cette issue, presque inespérée tant elle semble au bout d’un chemin long et dangereux, c’est le génocide pur et simple en tant que peuple qui menace les populations arabes du la Palestine. Cet article est le premier d’une série consacrée aux vingt-cinq milles nuits du peuple palestinien ; sous d’autres angles, à raison d’un article par mois, le traitement du « conflit » s’enrichira pour démontrer combien il nous concerne tous.

B.D.

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