Cet article a été lu 1 597 fois (depuis le 21/01/2016)

Cuba, parole à la défense ! (extraits)

CubaChe

Le journaliste Salim Lamrani s’est entretenu avec de nombreuses personnalités cubaines, investies politiquement ou culturellement dans la vie publique de l’île. Il en ressort des conversations riches d’enseignements sur la révolution et le socialisme, qui font découvrir Cuba sous un autre jour que celui propagé, sans relâche, par les médias occidentaux dominants. Ce qui suit est extrait du nouveau livre de Salim Lamrani, Cuba : parole à la défense !, publié le 24 août et en vente sur Le Bilan.


Par Salim Lamrani. Lien court : http://wp.me/p6haRE-r1

2 500 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


Conversations avec Ricardo Alarcón, Président du Parlement cubain de 1993 à 2013.

SL : Comment s’explique la présence de Raúl Castro au pouvoir ? Est-ce en raison de son lien de parenté avec Fidel Castro ? S’agit-il d’une succession dynastique en quelque sorte ?

Ricardo Alarcón : En aucun cas, la présence de Raúl Castro à la tête de la nation cubaine n’est absolument liée à sa relation parentale avec le leader de la Révolution cubaine qu’est Fidel Castro. Permettez-moi de m’en expliquer. Raúl Castro occupait déjà le poste de Premier vice-président lorsque Fidel Castro était au pouvoir. Il avait été élu à ce poste. Il était donc constitutionnellement logique qu’il remplace le Président en cas de vacance de pouvoir. De la même manière qu’il serait constitutionnellement normal que le Président du Sénat français succède au Président de la République française en cas de vacance de pouvoir. Par ailleurs, Raúl Castro avait été élu Second secrétaire du Parti Communiste dès le Premier Congrès de 1975 et c’est la raison pour laquelle il occupe actuellement le poste de Premier secrétaire.

7378272612_9ecf9bbde8_o

SL : Mais n’occupait-il pas ses fonctions en raison de son statut de frère de Fidel Castro ?

RA : Je crois que l’explication est d’ordre historique et non pas familial. Permettez-moi de préciser ma pensée. Raúl, indépendamment du fait qu’il soit le frère de Fidel, a joué un rôle fondamental dès les premiers moments de la lutte contre la dictature de Fulgencio Batista en 1956. Il a été l’organisateur et le chef du Second Front de l’Armée rebelle dans la Sierra Maestra en 1958. Il a toujours été considéré comme le second chef de la Révolution, depuis l’époque de la lutte armée contre le régime militaire, en raison de ses mérites personnels et de ses qualités exceptionnelles de leader, et non pour son lien de parenté avec Fidel Castro.

Remarquez d’ailleurs que Raúl est le seul membre de la famille Castro à occuper un poste politique à Cuba. S’il s’agissait de népotisme, tous les membres de sa famille occuperaient des postes-clés. Mais ce n’est pas le cas. Fidel Castro a plusieurs frères et sœurs mais aucun n’a joué de rôle politique dans l’histoire de Cuba hormis Raúl. Pourtant, Fidel a un grand frère qui s’appelle Ramón. Sachez que ce dernier – ni aucun autre membre de sa famille – n’a jamais occupé de poste hiérarchique national. Ramón travaille d’ailleurs dans le domaine agricole qui constitue son principal centre d’intérêt. Les enfants de Fidel Castro ne sont pas ministres. Je répète, la présence de Raúl Castro au pouvoir répond davantage à une logique historique qu’à un lien de parenté.

Conversations avec Max Lesnik, Directeur de Radio Miami et ami de Fidel Castro

SL : Passons à un autre thème. En tant que journaliste cubain résidant à Miami, que pensez-vous de la liberté d’expression à Cuba ?

Max Lesnik : Il convient de rappeler quelques vérités élémentaires. La liberté d’expression est directement liée à la sécurité de l’Etat. Je ne fais pas référence à l’appareil policier ni aux services de renseignements. Quand un Etat se sent en sécurité, quand il n’y a pas de force étrangère ou intérieure capable de la déstabiliser, la liberté d’expression est très grande. Dès lors qu’il y a une menace interne ou externe – dans ce cas une menace externe, les Etats-Unis, et une menace interne – les dissidents – soutenue par une puissance étrangère –, commencent les restrictions à la liberté d’expression.

Depuis son avènement, la Révolution cubaine n’a jamais été en sécurité. Le gouvernement a cherché à fédérer le peuple afin d’obtenir l’unité. Tout ce qui implique une division affaiblit la défense de la souveraineté du pays.

Prenons l’exemple des Etats-Unis, qui est la nation la plus puissante au monde. Malgré les crises, il reste le pays le plus riche. On dit qu’il y a une liberté de presse absolue aux Etats-Unis. Je suis journaliste. Je connais un peu le sujet. En réalité, la liberté de la presse se trouve entre les mains de ceux qui possèdent les médias, contrôlés par les forces capitalistes pour défendre leurs intérêts. La concentration des médias s’est renforcée au cours des dernières années. Avant, un journal était la propriété d’un éditeur, ce qui fut mon cas. Aujourd’hui, les actionnaires de la presse appartiennent au complexe militaro-industriel. Quand l’Etat se sent menacé, il réduit la liberté d’expression, comme ce fut le cas sous le maccarthysme, où les libertés fondamentales ont été violées alors que personne ne menaçait les Etats-Unis.

A Cuba, à mesure que l’Etat verra disparaître les menaces externes ou internes promues par l’étranger, je suis convaincu que l’espace réservé au débat critique s’élargira davantage.

8793922986_b7f45d50a2_k

SL : Que pensez-vous de la manière dont les médias occidentaux présentent Cuba ?

ML : Je suis journaliste depuis plus d’un demi-siècle. Il est évident qu’il y a un double standard dès lors qu’il s’agit de Cuba. Il y a quelque temps, les médias ont diffusé la nouvelle d’un opposant cubain arrêté par la police et relâché quelques heures plus tard. Au même moment, il y avait une manifestation en République dominicaine. La police a tiré et il y a eu trois morts. La presse occidentale n’en a pas dit un mot. Un fait qui passerait inaperçu dans le reste du monde devient une info dès lors qu’il s’agit de Cuba.

Conversations avec Miguel Barnet, Président de l’Union nationale des écrivains et artistes de Cuba.

SL : Certains soulignent que l’espace réservé au débat critique est assez réduit à Cuba. Comment analysez-vous cela ?

Miguel Barnet : J’invite ces voix critiques à assister aux réunions où il y a des débats profonds. Par exemple, l’Union des écrivains et artistes cubains (UNEAC) est un laboratoire de débats, un forum où sont représentés tous les points de vue. Il y a une véritable pluralité d’opinions au sein de l’UNEAC. Nous organisons constamment des conférences-débats tout au long de l’année. Notre Assemblée nationale est un volcan de débats à chaque fois. Parfois, nous sommes critiques, d’autres fois, hypercritiques, mais jamais nous ne tombons dans le piège de l’indifférence ou de l’indolence.

Tous les centres culturels cubains sont ouverts au débat critique et disposent d’espaces pour cela. La revue Catauro que je dirige en est un exemple parmi d’autres. Nous avons traité les thèmes les plus polémiques.

SL : Les dissidents ont-ils la possibilité de s’exprimer à Cuba ?

MB : A Cuba, tout le monde peut s’exprimer. Les dissidents n’ont-ils pas leurs blogs ? Ne sont-ils pas constamment sur Internet ? Ne disposent-ils pas d’un espace plus important que moi dans la presse occidentale, alors que je suis le Président de l’UNEAC, alors que mes livres sont traduits en plus de vingt langues, alors que mon livre Biografía de un cimarrón dispose de 70 éditions internationales ? Je vous invite à comparer l’espace médiatique réservé aux dissidents cubains dans la presse internationale à celui réservé à tous les membres de l’UNEAC, qui représentent le monde de la culture, du savoir et de la création à Cuba. Les opposants sont dix fois, vingt fois, trente fois, plus présents que nous dans la presse occidentale. Ils sont absolument partout. Ils s’expriment librement et voyagent dans le monde entier, tous frais payés, lors de tournées dignes de chefs d’Etat. Je ne vais en citer aucun mais vous savez de qui je parle. Il suffit de lire la presse. Si demain, je souhaite publier un article dans le New York Times, ce sera très difficile. En revanche, certains opposants publient dans les journaux du monde entier.

Conversations avec Eusebio Leal, historien de La Havane

SL : Evoquons à présent un autre sujet. Quels changements a apporté le tourisme à Cuba ?

Eusebio Leal : Pour une île victime d’un blocus depuis un demi-siècle, surveillée, satanisée, le fait que le tourisme se développe à Cuba, brisant ainsi toutes les campagnes anti-cubaines, est un motif de satisfaction. Nous sommes une île et nous avons besoin d’avoir un dialogue permanent avec le monde qui nous entoure, et toute tentative de nous isoler est une erreur. Toute tentative de nous exclure est une erreur. Les Cubains sont prêts à ce dialogue. Harcelés et assiégés par de multiples nécessités, il est logique qu’au début du développement du processus touristique surgissent des frictions et des situations complexes. Celui qui apporte de l’argent a toujours un rôle dominant dans une société en crise. Cela ne fait aucun doute. Mais nous ne pouvons pas non plus nous enfermer dans une forteresse de cristal. Pour ces raisons, nous sommes favorables au dialogue, indépendamment du fait que cela engendre des ressources économiques indispensables à Cuba, surtout depuis que quelques citoyens des Etats-Unis peuvent se rendre à Cuba, grâce aux mesures de flexibilisation prises par l’administration Obama. Certes, ces mesures ne sont pas celles que nous espérions ni celles qu’exige la Constitution des Etats-Unis, mais c’est un premier pas. Rappelons que Cuba est le seul pays au monde que les citoyens des Etats-Unis ne peuvent pas visiter librement.

3093235732_5822e65b68_o

SL : Cuba vit actuellement une époque de changements, de réformes, d’actualisation de son modèle socioéconomique. Quelle voie prétend suivre Cuba ?

EL : Cuba, qui a pratiqué la solidarité et qui a tendu sa main généreuse à tous ceux qui luttent et qui souffrent, a le droit de choisir sa propre voie. Nous ne trahissons personne. Nous n’avons de dette envers personne. Cuba se libère seule et jouira pour cela de la solidarité de toutes les personnes décentes et généreuses de la terre. Je crois que le meilleur héritage que nous ayons reçu de notre histoire est cette volonté d’être originaux. On attribue au maître de Simón Bolívar le fait d’avoir dit une fois : « Quand nous n’inventons pas, nous nous trompons » (Cuando no inventamos, erramos).

On nous attend au tournant, comme toujours, à chaque fois que nous menons une bataille victorieuse. Mais peu importe, nous sommes habitués à cela. Le changement est inévitable. Tout ce qui stagne, périt. Le peuple a le droit de rectifier ses propres erreurs, dans la recherche de la vérité, dans la recherche de son propre chemin. Je suis persuadé que Cuba va dans la bonne direction, sans hésitation. A l’évidence, on met à l’épreuve la célèbre loi de la lutte entre les contraires, entre ceux qui veulent le progrès et leurs adversaires, entre ceux qui veulent lever les sanctions économiques et les partisans de cette politique anachronique.

Conversations avec Abel Prieto, conseiller spécial du Président Raúl Castro

SL : Que représente Fidel Castro à vos yeux ?

Abel Prieto : J’avais huit ans quand la Révolution a triomphé. Mon père avait été membre du Mouvement 26 Juillet, adepte de José Martí et grand admirateur de Fidel Castro. Je me souviens des longs discours de Fidel Castro à la télévision. Je ne comprenais pas grand-chose aux discours car j’étais très jeune mais c’était quelqu’un de captivant.

Je me souviens de Fidel lors de la crise des missiles et du courage des gens. Nous courrions le danger d’être balayés de la face de la terre, mais il n’y avait pas de panique parmi la population.

Lorsque j’étais à l’Université, je l’avais vu à plusieurs reprises. Je l’ai connu personnellement à la Casa de las Américas dans les années 1970. Il y avait un atelier autour des jeunes écrivains et Roberto Fernández Retamar me l’avait présenté. Je me souviens que Fidel avait plaisanté avec Gabriel García Márquez qui se trouvait en sa compagnie en lui demandant : « Tu penses que l’un d’entre eux sera un jour Prix Nobel ? ».

Lorsque j’ai intégré l’Union des écrivains et artistes de Cuba en tant que Président, j’ai ensuite eu le privilège exceptionnel, lors d’un Congrès, d’une rencontre avec Fidel. Je me souviens qu’un ami m’avait dit que Fidel ne s’intéressait jamais de manière superficielle aux choses et qu’il posait beaucoup de questions. Je me suis donc bien préparé et j’ai réuni toutes les données concernant le nombre de membres de l’UNEAC, par province, le nombre de femmes, l’éventail générationnel, etc. Je les ai apprises par cœur. Le lendemain, je suis arrivé à la réunion, très stressé. Je me souviens d’une question, qui m’a marquée, car je n’avais pas la réponse : « Combien de mètres carrés disposent le patio du siège de l’UNEAC ? ». Mon secrétaire m’a soufflé un chiffre qui était faux à l’évidence, et Fidel avait éclaté de rire. Je crois que je dispose du record national dès lors qu’il s’agit de donner des chiffres erronés à Fidel Castro. Je me suis trompé à de nombreuses reprises.

Ce fut un grand privilège, car j’ai rencontré un homme qui avait à la fois une grande vision stratégique et une passion pour le détail. Il est capable de synthétiser le futur de l’humanité et en même temps d’évaluer avec une grande précision chaque détail.

Conversations avec Alfredo Guevara, Fondateur du Nouveau Cinéma latino-américain

SL : Les Etats-Unis affirment qu’il n’est pas possible de normaliser les relations avec Cuba en raison de la situation des droits de l’homme et du manque de démocratie.

Alfredo Guevara : Je me demande si un pays où la moitié de la population rejette la politique par le biais de l’abstention, qui n’est rien d’autre que la négation de la politique, dispose de l’autorité morale pour émettre des jugements sur les autres. Avant de condamner quiconque, il faudrait que ce pays procède à sa propre introspection. L’histoire des Etats-Unis du XXe siècle ne lui confère aucune autorité lui permettant de stigmatiser les autres.

Pour ce qui est des droits de l’homme, j’ai longuement travaillé au sein des Nations unies et ces droits sont indissociables des droits sociaux. J’aimerais comparer les droits sociaux dont dispose le peuple américain avec les nôtres et voir s’ils sont à notre niveau.

flag-677901_1280

SL : Quel serait votre message à l’égard du peuple étasunien ?

AG : J’aimerais lui raconter la manière dont les Cubains de ma génération ont été éduqués et la façon dont nous avons éduqué nos enfants. Nous l’avons fait dans la plus pure tradition de José Martí, en mettant le concept d’humanité au centre de notre projet de société. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons voir le peuple américain que comme un peuple frère.

Conversations avec Wayne S. Smith, dernier ambassadeur des Etats-Unis à Cuba

SL : D’après les Etats-Unis, la répression de l’opposition à Cuba empêche toute normalisation des relations.

Wayne S. Smith : Là encore, je reste sceptique. Prenez le cas des Dames en blanc. Elles manifestent librement à Cuba et publient des déclarations. Yoani Sánchez communique avec le monde entier. Les autorités cubaines ne l’ont pas mise en prison. Je reçois régulièrement des courriels de l’opposant Elizardo Sánchez.

Bien entendu, je souhaiterais qu’il y ait plus de liberté politique à Cuba, mais la plupart des dissidents agissent librement dans l’île, alors que ce n’est pas le cas dans de nombreux pays avec lesquels nous disposons de relations diplomatiques et commerciales pleines et complètes. Il n’y a plus aucun prisonnier politique à Cuba selon Amnesty International.

SL : Quelle image ont les citoyens étasuniens de Cuba ?

WSS : Le peuple américain a une image fausse et biaisée de Cuba, mais, d’un autre côté, il est favorable à la normalisation des relations. Tous les Américains rêvent de découvrir Cuba qui dispose d’une population éduquée et d’un excellent système de santé. A titre de comparaison, regardez simplement le nombre de citoyens étasuniens qui n’ont pas accès à la sécurité sociale.

CubaParole

Cuba, parole à la défense ! par Salim Lamrani

Paris, Editions Estrella, 2015. 20 euros.

En vente dans les prochains jours sur LE BILAN

Lien court de l’article, à partager : http://wp.me/p6haRE-r1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *