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Endettement : quand le piège des banques se referme

Les banques referment sur les ménages modestes un étau colossal, qui ne laisse à ses victimes plus aucune marge de manœuvre. Le piège de l’endettement grandit d’année en année, à mesure que les salaires stagnent et que s’accroît l’influence des établissements de crédit. Le mettre au jour est un enjeu de société, pour que la bombe à retardement s’abatte sur ses créateurs plutôt que sur les millions de travailleurs empêtrés dans des traites impayables.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-qH

 

1 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2


En l’espace de cinquante ans, le crédit bancaire est devenu une étape incontournable de la construction d’un foyer. Outre l’emprunt immobilier, qui reste largement le principal poste de dépenses, le crédit à la consommation étend ses tentacules chez les travailleurs les plus modestes tandis que d’autres formes d’endettement menacent les Français. Pour éviter qu’elle n’explose, la dette des ménages doit être mise au jour sur ce qu’elle est véritablement : une vaste spéculation sur un pouvoir d’achat artificiellement créé, qui ne profite qu’aux établissements de crédit et à leurs riches propriétaires.

Immobilier, le passage obligé

L’emprunt immobilier s’est transformé, lors du dernier demi-siècle, le passage obligé pour tout ménage de travailleurs souhaitant devenir propriétaire. Auparavant cantonné aux dépenses les plus fastidieuses, ou à l’acquisition d’une demeure secondaire, quiconque entend accéder à la propriété doit désormais passer par le crédit bancaire pour arriver à ses fins. En 2013, selon une étude du Crédit foncier (1), les encours immobiliers atteignaient en France 850 milliards d’euros et composaient 85% de l’endettement total des ménages, une proportion qui « tend à augmenter ». En Europe, seuls l’Allemagne et le Royaume-Uni présentent une dette immobilière plus importante ; la nation britannique, où le « libre échange » et le marché privé sont les véritables suzerains, connaît le volume d’emprunt le plus important avec 1.270 milliards d’euros d’encours, pour une population inférieure à celle de l’hexagone – 64 millions de ressortissants pour 66 millions de Français.

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L’encours a suivi l’explosion du prix de l’immobilier, qui est passé, pour une base 100 en 2000, de 50 en 1960 à 175 en 2012. Après avoir suivi une longue courbe ascendante jusqu’au nouveau millénaire, le total des prêts engagés est passé de 300 milliards en 2000 à 600 milliards en 2007, puis 850 milliards en 2013, en euros constants (2). Ces chiffres exponentiels sont ceux d’une vaste spéculation, légèrement freinée par l’abaissement des taux d’intérêts : le taux fixe sur vingt ans est passé de 5,37% en 2008 à 2,74% en 2014 (3), tout en générant encore des milliards de profits sur un volume grandissant.

Il est désormais impossible d’acquérir un bien immobilier pour les simples employés, qui forment la classe ouvrière du 21ème siècle, sans recourir à un crédit bancaire étalé sur dix, vingt, trente voire même quarante ans. Contraint de rembourser mois après mois ce coûteux service, calculé proportionnellement aux sommes colossales atteintes par la pierre depuis quinze ans, le travailleur moyen n’est finalement qu’à demi propriétaire de son logement, la véritable propriété échéant toujours à la banque le temps de l’acquittement du prêt. Cette règle élémentaire dans le droit de propriété moderne s’applique désormais à bien d’autres acquisitions que l’immobilier, à mesure que d’autres formes de crédits rythment la vie de l’employé-consommateur.

L’envolée du crédit à la consommation

Hormis celui appliqué à l’immobilier, une autre forme d’emprunt s’est largement propagée lors des cinquante dernières années : le crédit à la consommation. Proposé par les banques ou directement par les enseignes de la distribution, tels que les concessionnaires de voitures, cet endettement devient lui aussi un moyen incontournable pour acquérir une voiture, un lave-linge ou même le dernier téléphone intelligent du marché.

D’un montant quasi-nul lors des années 1960, le volume du crédit à la consommation est passé de 60 milliards en 1995 à plus de 160 milliards d’euros en 2012 (4). Désormais, tous les moyens sont bons et tous les moments sont opportuns pour recourir à cet endettement, généralement échelonné sur 24 ou 36 mois. Les publicités, des discussions minables dans un café au style de Plus belle la vie pour Cofidis, aux pérégrinations imaginaires des concurrents de Cetelem, ne manquent pas pour vendre un crédit tantôt « immédiat » ou « responsable » à des clients déjà endettés. Chaque instant de la vie dispose désormais de son emprunt approprié : l’achat d’une voiture, l’équipement ménager, le mariage ou même les funérailles engendrent des frais suffisamment élevés pour justifier le recours à l’emprunt.

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La grande distribution, à l’instar d’Auchan et de sa banque Accord, propose directement le crédit étalé sur plusieurs mois à chaque passage en caisse, et ce quel que soit le montant des courses. Ce modèle, directement emprunté aux innombrables cartes de crédit sévissant aux Etats-Unis, enjoint à recourir au prêt pour le moindre achat, même purement alimentaire. N’importe quelles emplettes peuvent désormais motiver un tel service, dans lequel plus l’argent avancé est minime, plus les taux d’intérêts sont élevés pour bénéficier à l’établissement financier. En outre, le micro-crédit tant vanté par le prix Nobel de l’économie, Muhammad Yunus, n’est qu’une déclinaison appliquée aux pays pauvres de ce vaste système où ce sont toujours ceux qui prêtent qui exploitent le plus, au final, les fruits ainsi créés. Il n’a jamais été aussi facile d’obtenir un crédit à la consommation, proposé par des opérateurs peu sourcilleux en quelques minutes sur Internet ; le piège du surendettement n’a jamais été aussi grand.

Inflation et stagnation des salaires :
le pouvoir d’achat artificiel

Artificiellement boosté par le crédit à la consommation, le budget des ménages modestes s’est en fait progressivement effrité depuis les années 1960, dernière ère de véritables augmentations de salaires. Le revenu disponible réel des foyers s’est peu à peu retrouvé dans l’étau du marché, confiné entre le remboursement des crédits et la part des dépenses incompressibles. Ainsi, entre 1959 et 2008, les dépenses liées au logement sont passées de 9% du revenu disponible brut à plus de 21% (5), tandis qu’entre 1960 et 2005, la part budgétaire réservée aux dépenses de santé est passée de 5% à plus de 14%.

Cette compression inédite des revenus modestes éclate au grand jour quand l’évolution salariale est passée au scanner. Sur une base 100 en 2000, le salaire minimum interprofessionnel (Smic) horaire brut arrive à peine à 120 en 2012 ; le salaire horaire brut de base des ouvriers n’est, lui, passé qu’à 113,8 ; le salaire net mensuel moyen des postes à temps complet n’a enfin, quant à lui, évolué que jusqu’à 105,4 sur cette même période de douze ans (6). Le salaire mensuel brut de base, calculé chaque année par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), progresse depuis cinq ans à un rythme inférieur à 1% compte tenu de l’indice des prix retenu, et a même baissé en 2010 et 2011 (7). L’indice des prix, qui inclut notamment ceux des automobiles et des loyers, est en réalité bien en-deçà de l’inflation réelle des produits de consommation élémentaires, à commencer par l’alimentation (8).

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Compte tenu de l’inflation réelle, les salaires n’ont fait que décroître depuis quinze ans, dans un système où les hausses de prix sont imputées au passage à l’euro – certes dommageable – plutôt qu’à l’injuste répartition des formidables gains de productivité obtenus sur la même période. Entre 1996 et 2012, l’endettement total des ménages est passé de 400 milliards à plus de 1.100 milliards d’euros constants, passant de 50% du revenu brut disponible à plus de 80%. Si la courbe continue en ce sens, c’est le surendettement général qui guettera la classe ouvrière française, tandis que la lourde progression du chômage laisse planer un horizon bien plus pénible encore pour les finances des ménages modestes.

L’étau des banques se resserre

Le grand piège du surendettement écrase dans ses rouages au fur et à mesure des millions de travailleurs français, tandis que le phénomène menace de prendre des proportions bien plus grandes encore. Tandis que les crédits à la consommation n’ont jamais été aussi élevés, une autre forme d’emprunt bancaire pourrait se répandre en France : celle des prêts étudiants.

Les universités publiques françaises croulent sous des budgets trop élevés, tandis que le risque d’une dérégulation des droits d’inscription apparaît comme seule à même de compenser des dotations budgétaires insuffisantes. Année après année, de plus en plus d’enseignants-chercheurs en responsabilité dans les établissements d’études supérieures se rallient au modèle anglo-saxon, autorisant des frais largement surélevés. La dérégulation pourrait ainsi faire passer le montant annuel des droits de 184 euros, pour une inscription en licence, aux chiffres observés notamment aux Etats-Unis, s’échelonnant entre 6.000 et 50.000 dollars.

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Une telle transformation du paysage universitaire, qui guette l’enseignement supérieur français selon les syndicats d’enseignants et d’étudiants, ferait les choux gras des établissements financiers qui ne parviennent, jusqu’à présent, qu’à vendre des prêts de 1.000 ou 2.000 euros aux étudiants nécessiteux. Aux Etats-Unis, le total des prêts étudiants atteignait au 31 décembre 2014 la somme de 1.160 milliards de dollars, en augmentation de 7,1% sur un an (9). Le volume de cette dette a désormais dépassé celles des cartes de crédits ou des prêts alloués pour l’achat d’une automobile ; les trois quarts des étudiants commencent leur carrière, aux USA, avec une dette entre 30.000 et 100.000 dollars (10). Dix pourcents d’entre eux finissent par se déclarer en faillite, incapables de rembourser une telle somme dans les cinq ou dix ans après leur entrée dans la vie active.

Sans atteindre de telles proportions, l’endettement étudiant pourrait être la prochaine étape de développement du crédit bancaire en France, qui en tirerait un bénéfice considérable. La précédente majorité politique, conduite par Nicolas Sarkozy, avait d’ores et déjà préparé le terrain en garantissant auprès des établissements financiers le prêt étudiant (11) ; depuis son arrivée au pouvoir, l’actuelle majorité de François Hollande, pas dupe de l’insuffisance des crédits budgétaires, laisse faire les universités lorsqu’elles imputent à leurs inscrits des frais non prévus par la loi (12). Dans tous les cas, le crédit étudiant est amené à progresser plus que jamais dans les prochaines années, et ne sera qu’une pierre de plus – posée plus tôt – dans le cercle vicieux de l’endettement.

Même si les banques ne parviennent pas à imposer le « modèle » anglo-saxon dans l’enseignement supérieur français, elles pourront compter sur l’endettement des jeunes travailleurs dès leur entrée dans le monde professionnel. Les dernières générations devront forcément compter sur l’emprunt bancaire pour bâtir leur vie ; le degré de domination des établissements financiers sur la classe ouvrière française, comme sur la petite bourgeoisie qui tente tant bien que mal de faire vivre les petites entreprises aux côtés des mastodontes économiques, n’a jamais été aussi élevé. Le pouvoir d’achat maintenu artificiellement dissimule de moins en moins les lourdes baisses de salaires opérées par un marché, où seule la haute bourgeoisie financière est hégémonique. Il faudra lui arracher des mains le secteur du financement de l’économie pour trouver le juste équilibre, en lieu et place du traquenard que devient la gigantesque dette des ménages.

B.D.

Références :

1 : http://www.latribune.fr/vos-finances/immobilier/20131210trib000800231/5-800-milliards-d-euros-l-encours-de-credits-immobiliers-en-europe.html

2 : http://blog.mon-credit-immobilier.info/2012/02/analyse/endettement-france-credit-2012-2582.html

3 : http://www.cafpi.fr/historique-taux.php

4 : http://www.gecodia.fr/Credit-Consommation-en-France_a3700.html

5 : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/CONSO09c.PDF?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=la-consommation-des-menages-depuis-50-ans-pdf-insee

6 : http://www.insee.fr/fr/themes/series-longues.asp?indicateur=evo-salaires

7 : http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=109

8 : http://www.lsa-conso.fr/prix-des-produits-de-grande-consommation-l-inflation-des-pgc-progresse-legerement,125798

9 : http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/02/18/les-dettes-des-etudiants-inquietent-les-etats-unis_4578459_3234.html

10 : http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/04/27/aux-etats-unis-le-piege-des-prets-etudiants_4623361_3234.html

11 : http://www.etudiant.gouv.fr/pid20474/pret-etudiant-garanti-par-l-etat.html

12 : http://unef.fr/wp-content/uploads/2014/07/Dossier-de-lete-2014.pdf

 

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