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Totalitarisme : un concept mensonger pour cacher la vraie nature des régimes

Amplement théorisée et propagée, la notion de totalitarisme ne repose sur aucune base matérielle et historique. Ce concept est utile, avant tout, à mettre communisme et fascisme dans le même sac, coûte que coûte. La malhonnêteté intellectuelle se fait jour face à une étude approfondie des régimes concernés.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-pE

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L’unique chapitre de l’enseignement scolaire de l’Histoire consacré aux régimes communistes et fascistes, se fait sous un seul prisme : le totalitarisme. Les deux systèmes les plus opposés de l’ère moderne sont renvoyés dos à dos comme les deux faces d’une même pièce extrême ; et a priori, cette présentation historique semble valable. Dans les deux cas, un Etat omniprésent entend régir l’ensemble des relations sociales ; le culte de la personnalité paraît égal dans des nations galvanisées par la propagande ; les libertés individuelles sont soustraites au peuple, qui a de moins en moins son mot à dire sur son propre destin.

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Malgré les apparences, la notion de totalitarisme est des plus fallacieuses. Elle permet l’économie d’une étude approfondie des régimes concernés. Historiquement, le communisme tire son pouvoir du mouvement ouvrier, composé de syndicats et d’associations progressistes ; les régimes fascistes, qui ont disparu aussi rapidement qu’il sont apparus, se sont construits par le combat contre les syndicats ouvriers – ils ne cherchent pas à renverser l’ordre établi, mais au contraire à le maintenir par la force. Ce n’est qu’une des principales raisons pour lesquelles il est intellectuellement malhonnête de présenter à tout prix ces systèmes à travers leurs points communs. L’étude plus rigoureuse de l’Histoire, des tenants et des aboutissants de ces régimes, ne demande pas nécessairement plus de temps – mais plus de recul. Cet article en pose les bases pour discréditer le « totalitarisme », en tant que thèse réductrice et mensongère.

Le fascisme, stade suprême du capitalisme

Les mouvements fascistes sont apparus à la sortie de la Première guerre mondiale ; ils se veulent à la fois réactionnaires et révolutionnaires. Persuadés de la supériorité de leur nation sur les autres, les régimes fascistes s’appuient sur une militarisation de la société, toute entière soumise à la figure du meneur. Ce dernier, tant dans l’Italie de Benito Mussolini que dans l’Allemagne d’Adolf Hitler, invoque l’héritage du féodalisme et l’assentiment divin pour justifier leur génie. Mus par une vision héroïque de l’Histoire, les fascistes entendent imposer à la fois un retour à la morale d’antan, l’ordre le plus strict et la pureté de la race.

S’ils combattent la « décadence » artistique et bourgeoise des « années folles » de l’entre-deux guerres, les régimes fascistes sont ancrés d’abord et avant tout dans le système capitaliste. Leur premier ennemi est le bolchévik ; leurs milices paramilitaires s’emploient à briser les grèves dans le sang et à saper toute revendication du mouvement ouvrier, telles que l’augmentation des salaires ou la réduction du temps de travail. L’ordre défendu par la force est d’abord celui dominé par le capital, dans des pays où les partis communistes menacent l’hégémonie économique de la bourgeoisie financière.

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Fascisme et capitalisme s’accommodent l’un de l’autre, d’autant que le premier présente pour le second une alternative sérieuse aux démocraties bourgeoises en faillite politique, comme l’était la république de Weimar. Les intérêts du patronat sont défendus avec force par l’extrême-droite, qui réprime violemment les mobilisations ouvrières. C’est pourquoi tant de familles de la bourgeoisie, dont Krupp en Allemagne et Ford depuis les Etats-Unis, se sont faits les mécènes du NSDAP, le parti national-socialiste de Hitler. La classe capitaliste trouvait son compte dans ce retour à l’ordre le plus strict, seul à même de vaincre l’ébullition révolutionnaire des années 1920 et 1930. Le premier congrès du NSDAP suivant la nomination d’Adolf Hitler au poste de chancelier, début 1933, est marqué par une immense banderole clamant que « l’Allemagne (sera) libérée du marxisme ». Les nazis représentent alors, dans un pays encore secoué par les tentative de révolutions du mouvement communiste emmené par des figures telles Rosa Luxembourg, une stabilité bienvenue aux yeux des grandes familles industrielles et financières.

Outre la violence opposée férocement aux syndicats progressistes et aux partis communistes, l’intérêt pour les sciences et techniques modernes font des fascistes d’authentiques soutiens du système de production capitaliste. Tout en transformant l’Etat pour le rendre plus puissant, à travers notamment ses forces de l’ordre policières et militaires, Mussolini et Hitler laissent libre champ aux grandes entreprises privées pour façonner le marché économique. Même lorsque l’épuration raciale est entamée, quelques années plus tard, avec la nuit de cristal, l’immense majorité de la bourgeoisie millionnaire lie son intérêt avec le régime nazi. Aux yeux de cette dernière, les conquêtes politiques et militaires des nazis correspondent avec l’ouverture de nouveaux marchés, et la promesse de profits supérieurs.

Le communisme, l’autre monde

Depuis son apparition théorique au milieu du 19ème siècle jusqu’aux grandes expériences pratiques du 20ème, le communisme ne partage aucune valeur, aucun principe avec le mouvement fasciste. Cela n’empêche pas que des erreurs et des fautes aient été commises en son nom, et l’effondrement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) au début des années 1990 est une preuve à lui seul d’un bilan globalement négatif. Mais ces expériences doivent être analysées en tant que telles, et non en tant que cousin du fascisme – une affirmation autant injurieuse que mensongère.

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Le propre du mouvement communiste est la transformation du système de production, de l’infrastructure de la société elle-même. Opposé au capitalisme, le socialisme scientifique théorisé par Karl Marx, Friedrich Engels et leurs successeurs a pour objet le changement radical des relations économiques au sein des nations et à terme, de la planète. Partant du régime existant, il consiste en une prise en main par le peuple des moyens de production – les grandes banques, les grandes entreprises, les grandes marques, les machines, les brevets. D’une propriété privée, démesurément concentrée dans les mains de la haute bourgeoisie, le système productif passe sous la propriété publique. Les citoyens usagers remplacent les clients, les travailleurs instruits remplacent le salariat exploité ; et ces deux groupes décident communément de la production nationale, de ses objectifs, de sa modernisation et de son perfectionnement. A la base du système nouveau, le soviet ou conseil ouvrier est l’assemblée élémentaire des travailleurs au sein des entreprises, dans une hiérarchie verticale de bas en haut où les chefs sont mandatés et révocables.

Si l’expérience pratique de l’URSS a connu de lourdes contradictions et n’a pas su appliquer l’idéal théorique qui anime les communistes, le socialisme réel a représenté un progrès social fulgurant. Ouvriers et paysans ont vu leur niveau de vie s’élever grâce à des moyens de production modernes et partagés, et ont surtout connu une grande instruction à l’heure où les classes ouvrières des démocraties bourgeoises d’Europe sombraient lentement dans la misère. Dès la première moitié du 20ème siècle, la grande pauvreté a été éradiquée et tous les citoyens soviétiques avaient un droit effectif au logement, au travail, à la nutrition, aux études supérieures voire à l’art – dont les disciplines les plus nobles, la musique, la danse ou la peinture, connurent une apogée certaine sous l’URSS. En outre, cette dernière défendait les droits des femmes bien avant les mouvements féministes occidentaux ; dès le début des années 1920, la Russie soviétique fut le premier grand pays à nommer une femme ministre et à autoriser l’interruption volontaire de grossesse.

Les droits sociaux ont connu un recul certain sous Staline, avec notamment la ré-interdiction de l’IVG, tandis que les grands procès de Moscou en 1936 purgea le parti au pouvoir d’éminents révolutionnaires d’octobre 1917 ; mais ce n’est pas les raisons pour lesquelles l’URSS est si diabolisée par les démocraties bourgeoises. Parce que le socialisme soviétique plaçait la propriété publique avant la propriété privée, ordonnait le droit au logement de tous plutôt que le droit à une résidence secondaire pour certains, il fut le principal ennemi de la haute bourgeoisie internationale. C’est l’expropriation des propriétaires bourgeois de leurs entreprises, transformées en sociétés nationales, qui fit bondir la classe capitaliste dominante. Dès lors, le « monde libre » s’opposait au monde terrifiant de l’Union soviétique, et qu’importe si c’est le « monde libre » qui se battit pour le maintien du système colonial, ou qui envoya les deux seules bombes nucléaires jamais larguées dans l’Histoire, pulvérisant des centaines de milliers de vies.

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L’appropriation publique des moyens de production réalisée par l’URSS est un défi envoyé à la grande bourgeoisie, qui ne s’en est jamais totalement remise. Cette dernière fit du goulag le symbole même du « bloc de l’Est », à travers des auteurs comme Soljenitsyne ; et la simple évocation des geôles de Sibérie apparaît comme effrayante, quand bien même le taux d’emprisonnement et le taux de décès aux goulags n’atteignit jamais ceux des États-Unis d’Amérique. Ce sont moins les conditions de détention, que la détention en tant que telle des opposants politiques et économiques à l’Union soviétique, qui furent diabolisées.

Le parti unique est, au regard de l’Histoire telle qu’elle est enseignée en France, l’un des pires dénis de démocratie – et il n’est, bizarrement, observé que dans les démocraties populaires comme l’URSS et la Chine, tandis que les régimes militaires de la Françafrique n’ont jamais à se justifier sur la question des droits de l’Homme. Théorisé par Marx et Engels, le système politique à parti unique est une condition nécessaire – bien qu’insuffisante – pour asseoir le nouveau régime de production socialiste. Les partis politiques incarnent avant tout les intérêts de classe ; et parce qu’il n’y a plus de division en classes, entre patronat et salariat notamment, le peuple travailleur ne se reconnaît que dans le parti communiste dirigeant le pays. Cela étant, la bureaucratisation de l’URSS est un phénomène réel et le pouvoir, à la fois politique et économique, s’est progressivement concentré chez une caste d’apparatchiks. Pour autant, la bureaucratie soviétique n’avait rien de commun avec la bureaucratie fasciste, dans laquelle aucun débat n’était permis si ce n’est sur la façon de mieux satisfaire le chef. Même sous Staline, où elle a été la plus forte, la personnification du pouvoir n’a jamais atteint le même degré que dans les Etats fascistes ; et les héros du peuple de l’idéologie dominante soviétique furent avant tout l’ouvrier, la paysanne et le soldat.

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Parmi les nombreux points communs que les pseudo-historiens emploient pour justifier le traitement égal des deux régimes, se trouvent le pacte germano-soviétique. La signature de ce document doit impérativement être remise dans les conditions d’époque pour être comprise. Après l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche) et l’invasion de la Tchécoslovaquie, l’URSS faisait tout pour créer une alliance avec la France et l’Angleterre, qui préférèrent aller signer avec Hitler à Munich. Un an plus tard, et avant l’éclatement de la Seconde guerre mondiale, l’Union soviétique n’a d’autre choix que de traiter d’une non-agression commune avec une Allemagne qui recouvrait toute sa puissance de feu. Faire croire, comme c’est le cas dans de nombreuses salles de classe, qu’il s’agissait d’une alliance militaire ou politique entre Staline et Hitler, est une nouvelle preuve de malhonnêteté intellectuelle tant elle ne tient pas la route face à l’étude des faits. C’est d’autant plus injuste que l’URSS a payé, de loin, le plus lourd tribut pour voir la défaite des nazis, avec plus de 21 millions de pertes humaines.

La distinction entre fascisme et communisme est totale pour peu qu’on s’intéresse à l’Histoire réelle, et non à l’Histoire des anecdotes et des grands hommes telle qu’elle est enseignée aujourd’hui. L’omniprésence du concept de totalitarisme dans l’étude actuelle du 20ème siècle dissimule, en fait, un parti-pris coupable. Le IIIème Reich fait l’objet d’une vaste littérature, ainsi que de nombreux films documentaires ; or, la Russie soviétique n’est que très peu étudiée. Le totalitarisme permet, chez ceux qui sortent des écoles françaises, une assimilation systématique entre l’URSS et le régime nazi. C’est pour mieux étouffer toute enquête approfondie sur la réalité historique de l’Union soviétique, malgré une longévité six fois plus longue que le IIIème Reich, et malgré les conséquences sociales désastreuses de son effondrement. A l’occasion du centenaire de la Révolution d’octobre, Le Bilan proposera en 2017 une séquence inédite sur l’URSS. Pierre après pierre, sa véritable histoire sera rétablie par l’étude rigoureuse, pour mieux mesurer ses échecs autant que ses réussites.

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4 commentaires

  • Colinet

    Totalement d’accord avec la démarche de déconstruction de cette idée reçue mais je ne comprends pas en quoi « l’intérêt pour les sciences et techniques modernes font des fascistes d’authentiques soutiens du système de production capitaliste » alors même qu’il est fait référence quelques lignes plus loin à l’approche marxiste, scientifique, de l’Histoire ou encore à l’impératif de rationalisation de l’économie.

  • Pierrick

    J’ai beaucoup apprécié cet article qui remet en cause en quelques lignes ce qui semble « évident » et « indiscutable » pour la plupart des gens. Et comme vous le dites, malheureusement, toutes ces erreurs, ces fautes, que l’on prend pour argent comptant nous sont enseignées à l’école 🙁

    Dans l’article vous revisitez la comparaison entre communisme et fascisme, il y a aussi à mon sens une autre part importante de l’histoire qui est négligée à l’école : le 19ème siècle, de la prise de la Bastille en passant pas la terreur, les insurrections de 1832 où le petit Gavroche y succombera, les révolutions de 1848 jusqu’à l’épisode de la commune de 1871. Tout ces événement sont au mieux mal-compris et au pire méconnu par la majorité des gens.
    D’ailleurs, corrigez-moi si je me trompe, mais il me semble que les travaux de Marx, Engels, Kropotkin et les autres s’appuient sur cette période de l’histoire.
    Bon il y a aussi l’histoire de la colonisation à revoir, la période d’après guerre, l’histoire des états-unis, etc. finalement, presque tout le programme est à revoir 😀

    Je n’arrive plus à retrouver l’auteur, mais je me souviens d’une citation qui disait à peu près ceci : « raconter l’histoire c’est toujours prendre un point de vue ». Exemple, on nous présente à l’école l’année 1453, qui marque la fin de l’empire romain d’orient et la chute de Constantinople (qui fut prise par les ottoman au détriment de l’empire romain d’orient). Or, si vous parlez de cet épisode à un turque aujourd’hui je suis presque sûr qu’il vous parlera de la libération de Constantinople et non de sa chute.
    Tout ça pour dire que l’histoire est une discipline bien complexe à appréhender dans sa globalité.

    Pour revenir à l’article j’airai bien aimé voir quelques références ou des documents historiques pour appuyer vos propos. Ou encore, une des nombreuses vidéos de l’historien Henri Guillemin que je ne me lasserai jamais d’écouter.

  • Nanda

    Très intéressant.. J’attends avec impatience votre dossier sur le sujet à paraître en 2017 !
    Vous avez gagné un nouveau lecteur..

  • Je pense que ceux qui comparent communisme et nazisme (ou fascisme) le font, (en partie au moins) en tant que croyants, car les deux idéologies sont athées.

    Après, je ne sais pas si ce texte est écrit par un nostalgique du communisme, mais étudier les Dessous du communisme est fort instructif à bien des égards ! (https://explicithistoire.wordpress.com/2013/11/09/les-dessous-du-communisme-autoritaire/)

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