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Roms : les moins-que-rien au « pays des droits de l’Homme »

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Depuis que la France a déclaré, par la voix du socialiste Michel Rocard, qu’elle ne pouvait « pas accueillir toute la misère du monde », la xénophobie n’a cessé de se développer dans l’hexagone. Les immigrés sont perçus comme un fardeau par une population comprimée par le chômage et l’exploitation ; les frontières apparaissent comme des lignes à défendre coûte que coûte pour éviter une « invasion ». Si ces considérations touchent les migrants venant du Moyen-Orient et d’Afrique par la mer Méditerranée, c’est en ce qui concerne les Roms qu’elles sont les plus fortes, poussant davantage à des éclatements de violence.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-pu

1 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2


Exclus parmi les exclus, les Roms n’ont aucune patrie à laquelle se vouer. Ballottés de pays en pays à travers l’Europe, ils sont chassé partout où ils se rendent tant leur nom est synonyme de misère irrémédiable. La question rom devient centrale dans le débat public français, dans lequel Parti Socialiste, Les Républicains et Front National renchérissent dans leurs propositions de mesures brutales. Tous sont unanimes pour expulser ce « problème » au-delà de nos frontières ; la France n’entend pas devenir la terre de migration et d’asile pour ces misérables. L’enchaînement des faits laisse à craindre des tensions de plus en plus violente au sein de la population de l’hexagone ; prendre du recul est impératif pour saisir les tenants, les aboutissants et l’importance même de la problématique.

L’exclusion totale

Les Roms sont les héritiers du peuple nomade qui, depuis l’Inde, s’installèrent en Europe de l’Est voici plusieurs siècles pour y trouver meilleure fortune. Se trouvant parmi les travailleurs les moins qualifiés et les moins bien payés, ils trouvèrent cependant une forme de quiétude qui se brisa en éclats lors de l’effondrement de l’Union soviétique et de ses satellites. En Hongrie et en Roumanie, où ils sont les plus nombreux, les Roms ont subi de plein fouet les bienfaits du capitalisme, se retrouvant au chômage, perdant leur logement. Durant les années 2000, ils sont nombreux à avoir pris la route pour des cieux plus cléments, à la faveur de la levée des frontières dans l’espace Schengen ouvert par l’Union européenne. Mais partout où ils se rendent, ils sont parqués dans des camps et chassés sans qu’aucune solution d’intégration sociale ne leur soit proposée.

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La principale caractéristique de l’exclusion dont ils sont victimes relève du logement. Les Roms vivent dans des abris de fortune, des tentes, des vieilles caravanes, des maisonnettes qu’ils fabriquent de toutes pièces. Comprimés dans des camps, ils n’ont pas accès aux infrastructures les plus élémentaires tels que la distribution d’eau – ils doivent alors porter et ramener des bidons sur plusieurs kilomètres pour subvenir à leurs besoins primaires. L’hygiène et la santé y sont mauvaises, tandis qu’aucune scolarité ou travail légal ne peut leur être sérieusement proposée : les enfants vivant dans les bidonvilles seront amenés à travailler plutôt que de réaliser leurs devoirs de classe, tandis que les adultes sont en insécurité permanente tant la menace d’une évacuation policière plane, telle une épée de Damoclès, sur l’ensemble des logements roms.

Perçus comme des voleurs malhonnêtes, les Roms vivent essentiellement de la récupération, dans les vastes ordures produites par la société capitaliste française. Plus encore, la détresse de leurs conditions sanitaires les rend tout à fait vulnérables vis-à-vis des mafias, qui sévissent en organisant des réseaux de mendicité ou de prostitution, parallèlement aux trafics de drogues et d’armes. Les Roms n’ont dans ces occupations aucune perspective d’ascension sociale ; mais ils y trouvent un moyen, si ce n’est leur seul moyen, de survivre tant bien que mal.

La guerre est déclarée

Manuel Valls, adepte d’une politique musclée à l’égard des plus faibles comme l’avait instaurée Nicolas Sarkozy avant lui, n’emploie pas un vocabulaire guerrier qu’en direction des terroristes ; il en use largement à l’adresse des Roms de France. Ces derniers n’ont, selon lui, « pas vocation à s’intégrer » dans « leur majorité ». Dans sa rhétorique, ceux qui se retrouvent dans ces conditions sont responsables de leur propre sort et s’y complaisent – à des années-lumières de ce qui est constaté quotidiennement par les rares associations d’entraide entre les citoyens français et les Roms. En 2014, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, Valls se targua d’avoir multiplié par deux le nombre d’évacuations et destructions des camps de misère.

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L’affaire Leonarda, du nom d’une collégienne de 15 ans qui a été arrêtée par la police au cours d’une sortie scolaire puis expulsée avec sa famille, passa en coup de vent dans l’actualité médiatique à l’automne 2013. Si François Hollande avait, à sa façon, fait preuve de compromis en proposant à l’adolescente de revenir « seule » et sans sa famille, contrairement d’ailleurs à toutes les chartes internationales des droits de l’enfant, Manuel Valls était resté droit dans ses bottes. Depuis, Bernard Cazeneuve a parfaitement endossé le costume taillé successivement par Sarkozy, Hortefeux, Guéant et Valls, en se montrant « intransigeant » avec les Roms.

A force d’expulsion et de destruction de camp, exécutées par les compagnies républicaines de sécurité (CRS) et orchestrées par les préfets, l’Etat mène une guerre unilatérale et sans merci à l’encontre des Roms. Ils ne sont pas les bienvenus – telle est, en substance, le message qui leur est envoyé par le monde politique, du PS jusqu’au FN. Mais la guerre la plus effroyable, la plus destructrice est sans conteste celle menée au sein de la classe ouvrière de France entre plus ou moins opprimés.

A l’été 2012, le saccage et l’incendie d’un camp de Roms avait été commis par les habitants d’une cité du nord de Marseille, elle-même peuplée d’une majorité de Maghrébins en détresse sociale. L’événement avait alors fait les choux gras de la chaîne d’information en continu BFMTV, qui évoquait les faits avec un enthousiasme non dissimulé, en faisant presque la publicité. De plus en plus, des éclatements de violence se produisent dans le métro ou dans les quartiers entre les fils d’immigrés africains et les Roms, jugés plus sales et moins respectueux que tous les autres.

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A l’heure où près de dix millions de travailleurs sont privés d’emploi, et où les allocations et minima sociaux ne permettent plus de vivre dignement, la violence contre les Roms porte en elle les germes d’une guerre civile, qui tournerait vite – si elle advenait – à un massacre en règle. Ces degrés de violence ont été constatés en Hongrie, où le parti du Premier ministre-président Viktor Orban, équivalent du Front National, devient hégémonique. De gré ou de force, la population rom est parquée dans des camps de travail sous une lourde surveillance policière – d’authentiques camps de concentration ouverts ces cinq dernières années pour résoudre la « question rom ».

Le pari de l’inclusion

Il n’est que deux issues possibles à la situation française, telle qu’elle s’est mise en place : ou les Roms seront chassés toujours plus violemment, et essuieront bientôt des pertes humaines conséquentes dans une société toujours plus tendue ; ou la France fera le pari de l’inclusion. Le ralliement du PS au pouvoir à la ligne dure incarnée par Sarkozy et Le Pen rend cette seconde hypothèse hautement improbable ; de même que l’état d’esprit actuel des citoyens est empreint de mépris et de haine à l’égard d’une population misérable. C’est, pourtant, la seule voie à suivre pour apaiser les tensions et calmer les violences.

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Contrairement à l’imagination populaire, qui en voit désormais à chaque coin de rue, les Roms en France ne sont pas nombreux : selon toutes les estimations, leur population sur le sol hexagonale varie entre 15.000 et 20.000 individus, soit nettement moins d’un pour 3.000 habitants. Même si leur nombre venait à doubler, ou à tripler, par l’attraction d’un accueil réel, il ne serait pas problématique d’organiser l’intégration réelle de toute la population – à condition de lutter, parallèlement, contre les mafias qui ont tout intérêt à maintenir les Roms dans leurs conditions de misère.

L’inclusion fonctionne, toujours, pour peu qu’on l’applique par le bon bout. Le premier paradoxe à anéantir, le premier secours à apporter, portent sur le logement. Aucune autre question ne peut être traitée avant celle-ci ; et pour l’intérêt supérieur de la nation et de ses habitants, les maires et les préfets ont toute autorité pour organiser la réquisition de logements vides. Ces derniers sont trois fois plus nombreux que les sans-domiciles fixes de France, Roms compris. Des expériences ont déjà été tentées, tantôt par une maire qui érigea un village de bungalows autrement plus confortable que les abris de fortune, tantôt par l’association Droit au logement (DAL) qui a organisé le squatt, réussi, de trois maisons appartenant à la ville de Roubaix depuis le printemps 2012. Les familles qui participent à ces programmes avant-gardistes ont largement démontré leur volonté de s’intégrer socialement, par une recherche active d’emplois légaux et une scolarité rigoureusement suivie.

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Si la question du logement est résolue par les autorités françaises, qui en ont le pouvoir légal, tout porte à croire que la situation se débloquera pour les familles roms vivant sur notre sol. Du bâti peut s’envisager l’avenir, la scolarité, la santé, le travail – et les Roms ne seront plus contraints, volontairement ou forcés par les mafias, de faire la manche aux feux rouges et dans les stations de transports. La vie de misère des Roms a été vécue durant des générations par des populations d’autres origines – les Maghrébins, parqués dans les HLM, et avant eux les Italiens, les Espagnols ou encore les Bretons. Toutes ont fini par s’intégrer, tant bien que mal, à la société capitaliste – malgré le chômage, qui s’est répandu comme une traînée de poudre en trente ans de désindustrialisation, de délocalisations. Comme tous les immigrés, les Roms ne sont pas un fardeau : ils sont une richesse, à condition de pouvoir travailler et vivre dignement. La France se grandirait à résoudre ainsi la problématique – sinon, elle risque fort de sombrer dans une lutte intestine ravageuse et meurtrière.

La question rom mobilise une énergie considérable chez une caste politique, qui veut simplement « déplacer le problème » en-dehors des frontières hexagonales. Cette solution de facilité est à la fois injuste et inefficace, car les Roms reviennent toujours en France pour ne pas connaître les conditions infernales dans lesquelles leurs semblables sont traités en Europe de l’Est. Seule l’inclusion, à commencer par le logement puis le travail, permettra de résoudre réellement la problématique à laquelle nous sommes tous confrontés ; seule l’éradication de la misère permettra de mettre fin aux mafias et à la détresse sociale. Si la classe dominante capitaliste observe le phénomène d’accroissement des violences avec un œil lointain, voire amusé, c’est une question de salut pour la classe ouvrière française de faire preuve, envers les plus faibles, davantage de compréhension que de mépris.

B.D.

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2 commentaires

  • Pierrick

    Pour avoir vécu quelques temps en Roumanie, j’ai appris beaucoup de choses sur les roms et vouloir comparer la population rom avec les autres immigrés vivant en France, comme les maghrébins par exemple, ou maintenant les syriens, est très hasardeux voir erroné.
    Ce sont des populations différentes qui ne viennent pas en France pour les mêmes raisons, qui ont ni la même histoire ni la même culture ni le même état d’esprit. Donc vouloir appliquer une seule et même solution pour toutes ces populations ne peut pas fonctionner.

    Parmi les roms une majorité est restée nomade leur mode de vie étant d’aller et venir comme bon leur semble. Dire qu’ils n’ont pas d’éducation est une erreur, ils ont leur propre éducation qu’ils font entre-eux, elle est discutable, peut-être, mais elle existe bel bien. Pour mener une vie de nomade, il vaut mieux éviter les habitats en dur, c’est pas facile à transporter, une caravane est bien plus pratique 😉
    Pour ce qui est du travail c’est délicat également d’une part parce-que cela implique de rester un certain temps au même endroit, ce qui n’est pas compatible avec une vie de nomade et d’autre part parce-que ça demande d’accepter un certain mode de vie à l’occidentale, ce que les roms nomades ne sont pas tous prêt à faire.

    Ce qui soulève alors une question : de quoi vivent ces gens ? Comme vous le dites dans l’article ils vivent de récupérations, ils sont aussi très débrouillards et savent très bien récupérer l’eau courante d’une borne incendie ou l’électricité d’un lampadaire.
    Là il faut prendre le temps de comprendre, comme je l’ai dit plus haut ils n’ont pas le même état d’esprit que nous, occidentaux. Prendre de l’électricité sur un lampadaire, au-delà du danger que ça représente, s’apparente à du vol, mais pour eux c’est tout à fait normal : « je peux prendre quelque chose alors je le fais, point. »
    Je ne cherche pas à stigmatiser les roms ou alimenter la haine qu’il y a envers eux, mais plutôt à présenter un fait : nous n’avons pas la même vision de la vie en société.

    Le concept fondamental qui unit la plupart des occidentaux : une vie de sédentaire avec une propriété privée, un état pour diriger∕surveiller/contrôler le tout et une justice plus ou moins sérieuse n’est pas reconnu par les roms nomades.
    Or, pour nos dirigeants, comme la majorité des gens, remettre en cause la sédentarité, l’état, la propriété privée et inconcevable et donc accepter que des personnes puissent vivre différemment devient très difficile voir impossible.
    Je pense que c’est la principale raison pour laquelle les roms sont si souvent pris pour cible, car un maghrébin, immigré également, partage la même vision de sédentaire que le français moyen, il existe donc entre ces deux personnes des points communs, ce qui n’est pas vraiment le cas entre un rom nomade et un français moyen.

    Comme il est dit dans l’article les roms ne sont pas nombreux en France, regardons ce qui se passe Roumanie où leur présence est beaucoup plus grande et acceptée par les roumains.
    Je ne dis pas que les roumains et les roms vivent en parfaite harmonie dans le monde des bisounours, mais ils arrivent, dans l’ensemble, à s’accepter et cohabiter. Comment se fait alors que les Roumains acceptent les roms et pas nous ? Une trop grande étroitesse d’esprit doit sans doute y être pour quelque chose.

    Enfin, sachez qu’il existe en Roumanie des quartiers et des villes entièrement peuplés de roms et que tout se passe très bien. Ces roms sont maintenant devenus sédentaires et vivent principalement de l’artisanat.
    Et pour ce qui est de l’argent récolté par les roms mendiants en Europe de l’Ouest, tous les roumains le savant, il sert à financer des immenses villa en Roumanie ! Sachez que la misère de ces roms est alors toute relative…
    Pour vous en convaincre, allez vous promener, par exemple, sur le boulevard Știrbei Vodă à Craiova en Roumanie, vous serez surpris ! Une petite image de Google Street View pour vous convaincre : https://www.google.com/maps/@44.310844,23.776415,3a,75y,128.06h,87.55t/data=!3m6!1e1!3m4!1shi4eOcX9TIMs_G9ycV31ag!2e0!7i13312!8i6656!6m1!1e1?hl=fr

  • je suis partagée entre l’inclusion « à la mode de chez nous » et leur droit à naviguer comme les grands de ce monde en disposent. La caravane, qu’est-ce qui l’empêche sinon nos idées du bien-être que nombre d’entre eux ne partage pas
    pourquoi les commissions condamnant les états sur les prisons tolèrent si bien ces pratiques anti Roms? Parce que l’Europe a un bon bouc émissaire où Hongrie Roumanie… pays d’Europe, ne sont pas inquiétés. Population nomade, incompatible avec l’ordre, c’est à eux qu’il faut demander ce qu’ils veulent.

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