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Qui est Charlie ? Les trois contradictions de l’Hebdo et ses soutiens

Luz

Le massacre perpétré le 7 janvier dernier contre les auteurs de Charlie Hebdo a entraîné un large mouvement de soutien aux victimes. Quatre jours plus tard, une vaste manifestation avait lieu autour d’un pré-carré de personnalités, dont les principaux chefs d’État européens. Tout le monde, ou presque, clamait alors « je suis Charlie » en réaction à l’attentat ; une mobilisation encore vivace sept mois après les faits. Mais cet unanimisme cache, de moins en moins, les lourdes contradictions qui traversent le sujet.

Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-p7

1 700 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2

« Je suis Charlie » : tel est le cri lancé par des centaines de milliers de Français, au lendemain de l’attentat perpétré le 7 janvier contre les auteurs de l’hebdomadaire satirique. L’unanimisme de façade devant la tragédie laisse place à la réalité, sept mois après les faits. Dans Charlie Hebdo et autour, de vives tensions ont fait jour ; ces dernières viennent avant tout des contradictions au sein de la publication elle-même.

CharlieBougies

La bonne compréhension des faits et de leur enchaînement exige une étude rigoureuse, non commandée par les sentiments. Nous nous intéresserons d’abord à l’identité du journal, à son interprétation de la liberté d’expression, pour élargir notre objet d’enquête à la teneur réelle de la vague de solidarité mise en place depuis sept mois.

Rire de tout… ou presque

« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » : la phrase de Pierre Desproges est un leitmotiv pour les canards satiriques, relativement nombreux en France. Charlie Hebdo n’échappe pas à la règle : héritier de Hara Kiri, la feuille de chou s’applique à tourner à la dérision, ou à plonger dans l’humour noir, tout ce qui fait l’actualité. Les chefs religieux, les grands patrons, les ministres, les stars du show-biz et les moralistes sont l’un après l’autre croqués, ridiculisés, offerts démembré à un public friand depuis les années 1970.

Rire de tout, cela a animé la rédaction de Charlie jusqu’à présent, mais n’a pourtant pas été appliquée avec rigueur. En 2008, une polémique éclate quand le dessinateur Siné, un pilier de l’équipe, est censuré pour des caricatures consacrées au fils Sarkozy et à son mariage annoncé avec la jeune héritière de Darty, juive de confession. Nous sommes alors sous l’ère de Philippe Val, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo ; d’autres dessins cinglants envers Israël étaient déjà passés à la trappe ; pour Siné, ce refus de publication fait déborder le vase.

CharlieCitoyen

Le caricaturiste fonde bientôt Siné Hebdo, puis Siné Mensuel, qui fait la part belle à l’humour noir et « trash » en ciblant les réactionnaires sous toutes les formes. La liberté d’expression s’y veut totale, tout en respectant une ligne éditoriale clairement de gauche radicale. Bien des lecteurs soutiendront le nouveau périodique, reprochant à Charlie Hebdo une forme d’institutionnalisation – Philippe Val, apprécié par Sarkozy qui le nommera ensuite directeur de France Inter, en est le meilleur exemple.

La liberté d’expression, mais laquelle ?

Vient ensuite, presque naturellement, la question fondamentale posée par la presse satirique, du Canard enchaîné à Fakir : la liberté d’expression. Les interprétations qui en résultent sont nombreuses et présentent des géométries variable. Ces dernières années, alors que Siné participait activement à la campagne contre l’Etat d’Israël et sa colonisation, Charlie Hebdo se concentrait de manière chronique sur un ennemi préféré : l’islamisme. La notion d’islamisme elle-même est floue, distinguant mal les pratiquants des rigoristes, les pacifistes des terroristes. Depuis la publication, dans Charlie, des caricatures du prophète Mahomet provenant d’un journal scandinave d’extrême-droite, la religion musulmane fut prise à partie plus fréquemment et parfois, plus violemment.

L’énergie mobilisée pour tourner l’islam en dérision est un formidable pied-de-nez aux intégristes, pensent les auteurs. Il s’agit là, toujours selon eux, d’user de la liberté d’expression pour combattre l’ennemi le plus dangereux, le plus féroce ; une telle entreprise commande donc beaucoup de courage. En réalité, à l’heure où les musulmans subissent progressivement une exclusion des lieux communs, et se voient contraints de se replier sur les seuls quartiers où ils peuvent pratiquer leur foi en toute quiétude, s’attaquer à l’islam en France n’est pas acte de bravoure. Au contraire, déjà stigmatisé pour leur mode de vie, chiites et sunnites sont une proie facile. Largement plus nombreux, relativement, dans la classe ouvrière et ses strates les plus basses que dans les autres couches sociales, les musulmans connaissent une stigmatisation permanente de la part d’une société française de moins en moins tolérante depuis l’ère Sarkozy.

CharlieLamour

Depuis le crime de lèse-majesté sous l’Ancien régime jusqu’à la censure pratiquée par les magnats de la presse sous le capitalisme, l’authentique liberté d’expression est la capacité à se moquer des puissants. C’est pour cette liberté-là que des générations de journalistes, de dessinateurs, de caricaturistes se sont battues. Or, Charlie Hebdo s’exerce à railler d’abord les religieux et les moralistes, à commencer par les fidèles à l’islam, plutôt que de cibler spécifiquement les maîtres contemporains – notamment la haute bourgeoisie milliardaire, rarement ciblée en-dehors de Liliane Bettencourt. Dans une France de plus en plus athée, et de moins en moins tolérante avec tout étranger à sa culture, s’acharner de la sorte à ridiculiser une population déjà opprimée économiquement et politiquement relève moins de la liberté d’expression que de l’expression de l’idéologie dominante, aussi cynique qu’elle puisse être.

La gêne de la rédaction dans ce déséquilibre de traitement était palpable, notamment quand Charb lança son strip-comic (bande dessinée en trois cases) consacré à la Thora. Le personnage central était un fidèle juif qui se faisait bringuebaler par des rabbins plus ou moins intégristes, et se questionnait sur le meilleur moyen de prouver sa foi. Le procédé était autrement différent que dans les caricatures de l’islam, où le personnage central était soit Mahomet, soit un terroriste.

Tout le monde est Charlie : l’unanimisme de façade

Rien n’excuse le déferlement de haine dont l’équipe de Charlie a été victime le 7 janvier. L’assassinat sans sommation d’éminents dessinateurs, dont Charb et Cabu, est un acte effroyable. L’événement n’a pu que provoquer, en retour, une immense vague de solidarité, mais cette dernière n’était pas si désintéressée qu’elle le parut. Le lectorat de Charlie Hebdo est une niche, située entre le Canard enchaîné et Fluide Glacial ; elle fut largement dépassée quand une majorité de Français témoignèrent de leur soutien après la tragédie.

Sans nécessairement percevoir un « flash totalitaire » dans l’étude de la manifestation du 11 janvier, comme ce fut le cas pour le sociologue Emmanuel Todd, il est clair que les raisons de sortir marcher ce jour-là varie du tout au tout. C’est plus qu’un fossé qui sépare Luz, rescapé de l’attentat, les lecteurs de Charlie post-soixante-huitards, et le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, la chancelière allemande Angela Merkel, ou les foules de Français descendus à Paris ce jour-là. Derrière la vive émotion suscitée par le drame, des interprétations distinctes du mouvement de soutien se sont faits jour. Force est de constater que conservateurs et progressistes ont marché main dans la main, quand bien même le lectorat de Charlie se concentrait dans le second camp ; et que pour une majorité de lambdas venus au rassemblement, le grand point commun est la lutte contre l’islamisme. Ce n’est pas un hasard si le Front National, pourtant grand ennemi du périodique, appelait lui aussi à se joindre aux rangs des manifestants.

TousCharlie

Pour les tenants de l’ordre par la force, de Manuel Valls à Marine Le Pen en passant par Nicolas Sarkozy, la tragédie fut une aubaine pour justifier une politique toujours plus sécuritaire. La loi sur le renseignement, qui permettra bientôt aux policiers d’espionner tout un chacun sans même avoir en amont l’autorisation d’un juge, fut votée par une Assemblée nationale presque unanime. Le Premier ministre socialiste déroula, dès le mois de janvier, un discours féroce faisant état d’une « guerre » déclarée sur le sol français, tandis que l’opposition, à l’image de Christian Estrosi, renchérissait sur une « troisième guerre mondiale » et une « cinquième colonne » présente dans notre pays. Les pires ennemis de Charlie Hebdo devinrent ses plus fidèles amis, portés à son chevet en cette période de deuil, profitant en fait d’une conjoncture favorable pour mieux faire passer leurs réformes et mesures de musellement des libertés publiques.

Ce décalage, entre l’identité historique d’un Charlie satirique et tout ce qui a été fait en son nom après le drame, est le plus grand – il est total. Jamais les dessinateurs péris n’auraient pu imaginer une telle instrumentalisation. Si l’acharnement contre la religion musulmane était réelle dans les pages de Charlie Hebdo, il fut en tout cas inconscient de la part des auteurs, mille fois plus animés par la tendresse et le rire que par la haine ou le rejet. Dans le milieu entourant l’hebdomadaire, largement similaire à celui de Fluide Glacial, les considérations sur la religion sont absolues plutôt que relatives, et leurs caricatures ont un côté « hors-sol ». Les dessinateurs n’imaginaient pas la souffrance des musulmans de voir, en plus d’une progressive exclusion sociale, leur prophète ridiculisé ; le principal but des premiers étant de divertir leur public. Charb, alors directeur de la rédaction, ne cachait pas son appartenance au Parti communiste français, qu’il aidait notamment via les dessins qu’il envoyait régulièrement à l’Humanité. Il n’est pas plus grand fossé que celui entre ce qui animait le caricaturiste et ce qui anime aujourd’hui les « Charlie » de circonstance, qui voient là une raison supplémentaire de prendre à parti l’islam. Dans cette affaire, l’unanimisme sert d’abord les intérêts des plus forts, des plus puissants – c’est pour cela qu’il doit cesser pour faire jour sur les intentions réelles de chacun. Sinon, le chemin pris par la France s’accélérera encore, ouvrant toujours davantage les plaies d’un peuple divisé, courant vers une possible guerre civile.

L’unanimisme médiatique et politique sert à lisser la façade d’un journal au lectorat réduit, se concentrant en réalité sur les soixante-huitards et leurs successeurs. La rédaction de Charlie Hebdo entend rire de tout, et se retrouve hors-sol, en dehors de la souffrance sociale que connaissent la majorité des musulmans de France. Enfin, la tendresse des caricatures, comme celle consacrée par Luz à l’enfance des frères Kouachi, n’a d’égal que la brutalité des coups de menton de Valls et Sarkozy, pour qui « être Charlie » signifie imposer un ordre sécuritaire. Les intentions des auteurs sont très loin, c’est cependant leurs propres contradictions qui permettent, aujourd’hui, une telle instrumentalisation de leur cause.

B.D.

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2 commentaires

  • Bonjour,

    Je lis votre article tard mais je ne suis pas du tout d’accord concernant la « stigmatisation des musulmans » dont vous faîtes état ici. C’est ignorer totalement la situation dans laquelle ils sont. Aujourd’hui, quiconque critique l’Islam comme l’interdiction de l’apostasie (liberté de conversion) est automatiquement assimilé à un islamophobe. Ce concept flou est utilisé pour empêcher tout débat sur la question car il est vrai que certains musulmans (pas tout bien sûr) posent problème avec leurs revendications communautaires. Ces revendications sont plus présentes dans certains courants islamiques rigoristes comme les salafistes qui sont très présents dans les banlieues. Etant donné qu’ils refusent de s’assimiler à la culture française avec la complicité de nos élites qui nous vantent chaque jour le multiculturalisme sans prononcer son nom car contraire au modèle culturel français. Il est donc normal que nous nous interrogeons sur ce qui se passe chez eux et pourquoi il y a tant de violence.

    A cela s’ajoute le fait que Charlie Hebdo s’est pris plus aux chrétiens qu’aux musulmans, les caricatures sur les juifs n’existant pas. Je me souviens de certaines qui sont sorties lors de l’affaire des prêtres pédophiles dans l’Eglise. Alors que Benoît XVI avait condamné ce comportement et sanctionné les prêtres concernés, Charlie Hebdo s’était « amusé » à représenter le pape en train de sodomiser un enfant.

    Ensuite, je ne suis pas Charlie parce que l’outrage et le blasphème sont un manque de respect envers les croyants. Moi même étant chrétien, je suis toujours choqué des dessins contre les religions. Si je condamne les violences qui ont été faîtes contre eux (en France, on ne tue pas mais on argumente en publiant un droit de réponse), je désapprouve totalement sont irrespects envers nous. Car c’est en attaquant ce qu’il y a de plus cher à un croyant qu’il risque de mal réagir surtout quand la violence est légitimée dans le livre sacré d’une religion. A cela s’ajoute une hypocrisie. Pour nos laïcars et blasphémateurs, la religion est normalement de l’ordre du privé. Alors dans ce cas pourquoi toujours faire l’inverse ce que l’on dit ? C’est très énervant. D’ailleurs, ce manque de respect ne concerne pas seulement la religion. La dernière une sur la trisomie et Nadine Morano a fait polémique car les dessinateurs se moquaient des personnes qui étaient atteinte de cette maladie.

    Enfin, vous dénoncez le discours toujours plus sécuritaire des hommes politiques de Manuel Valls à Marine le Pen. Encore faut-il regarder précisément dans les détails. La réforme pénale de Christiane Taubira relâche les voyous mais punis les opposants politiques du gouvernement avec la complicité du ministre de l’Intérieur et du Premier ministre bien entendu. On le sait il y a toujours un décalage entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font; Néanmoins, il a permis de reconsidérer cette notion de « sécurité » qui change en fonction de ses intérêts. Pour le peule, ils ‘agit d’écarter les délinquants et ceux qui commettent des meurtres contre les honnêtes citoyens. Pour les élites, c’est avant tout assurer leur propre sécurité contre leurs opposants. Les seuls régimes qui ont fonctionné de cette manière sont les régimes totalitaires. La loi renseignement étend juste le champ d’action des services sur Internet alors que nous savons déjà beaucoup de choses sur les terroristes grâce aux fameuses « fiches S ». Le terrorisme n’est qu’un prétexte pour diminuer la liberté des citoyens. Il faut aussi mettre ça en parallèle avec le projet de loi contre le racisme et la discrimination. Comme disait Eric Zemmour: « on nous bâillonne mais il faut qu’on dise merci ».

    En vérité, Charlie Hebdo a toujours confondu insultes trash et humour. Un journal qui tirait difficilement à 60 000 exemplaires ne peut être représentatifs d’un peuple et encore moins de la liberté d’expression quand on sait que certains dessinateurs ont été renvoyés pour délit d’opinion. Bref, la marche républicaine du 11 janvier a été une vaste manipulation dans laquelle je ne me suis absolument pas reconnu. On voyait bien l’hypocrisie des « Je suis Charlie ». Quiconque n’était pas d’accord avec eux étaient forcément un facho. Vous avez dit, liberté d’expression ?

  • raivard roland

    On n’assassine pas un adversaire politique. C’est du fascisme. Mais ni avant, ni pendant, ni après  » je ne suis Charlie ». Il s’y côtoyait humour, tendresse et générosité mais aussi bêtise brutale , obscurantisme satisfait et révolte de salon bien conventionnellement inefficace. Avant comme après la récupération était aisée. Avant car l’excès se déconsidère lui même. Le fou du roi n’a jamais gêné le Roi . Après car l’acte criminel et imbécile de musulmans a permis de justifier a posteriori une politique de rejet menée depuis des années par le pouvoir et à laquelle, inconsciemment sans doute, « Charlie » a contribué. Soyons clairs, la laîcité exclusive de Charlie était facilement récupérable par la laïcité guerrière de Marine Le Pen. Pour nous les choses sont simples et claires; il fut un temps où condamner un journal et emprisonner les journalistes rebelles était de règle. La lutte révolutionnaire, le combat démocratique, la lutte de classe ont imposé le respect de la libre pensée. Ce qui vient de se passer est une alerte. Le pouvoir capitaliste est capable d’utiliser sans vergogne la bêtise la plus criminelle pour sauver ce pouvoir. Tu as raison. Ne tombons pas dans l’unanimisme lénifiant et démobilisateur.

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