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Grèce : pourquoi la capitulation de Tsipras est inexcusable (+ le texte complet de l’accord avec l’UE)

Le revirement de la Grèce, avec l’accord conclu le dimanche 12 juillet, est un signe inquiétant : le gouvernement hellénique l’a opéré au pire moment, dans la séquence suivant immédiatement la victoire du « non ». S’il est difficile d’y voir une réelle trahison, tant la nature sociale-démocrate voire europhile de Syriza était affirmée, le geste d’Alexis Tsipras envers ses homologues vaut au moins capitulation – et n’est pas excusable, comme nous le verrons dans cet article.

Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-ov

 

2 200 mots environ. Temps de lecture estimé : 10 minutes. HorlA2

 

Quatre jours. C’est le temps qu’il a fallu au gouvernement Syriza et à son Premier ministre, Alexis Tsipras, pour opérer un volte-face et renvoyer aux calendes grecques les aspirations à la souveraineté, exprimées par référendum. Du dimanche 5 juillet, où le « non » rencontre une écrasante victoire sur le camp des conservateurs, une victoire de l’honneur sur la soumission, il n’a fallu attendre que le jeudi 9 juillet pour voir un brutal demi-tour de l’exécutif hellénique. C’est le jour où la Grèce envoya une nouvelle proposition de réformes, désormais similaire aux mémorandums exigés par ses créanciers. Un accord, conclu par les représentants des Etats-membres de l’Union européenne, a ainsi « abouti » ce dimanche 12 juillet – il est consultable en fin d’article.

La conversion aux deux dogmes européens

Si Alexis Tsipras se défend de toute politique d’austérité, ses arguments reposent désormais sur des considérations lexicales – comme François Hollande, qui « modernise » et « réduit la voilure » mais sans « rigueur » ni « austérité ». Les nouvelles mesures présentées par le Premier ministre grec à ses homologues s’inscrivent dans les vieilles croyances européennes, à commencer par les deux dogmes qui animent les politiques des Etats-membres. Primo, la dépense publique doit baisser pour réduire la sphère de l’Etat dans l’économie. Secundo, le marché du travail doit être « réformé » pour être plus « flexible », moins « coûteux », donc plus avantageux aux employeurs qui achètent la force de travail.

De 18%, la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) passera à 23% selon le plan Tsipras, exceptés les aliments de base, l’énergie, les hôtels et l’eau bénéficiant d’une TVA à 13%. Appliquée sur tous les produits de consommation, cette taxe surélevée est un moyen d’augmenter les recettes en comptant d’abord sur les plus pauvres. La TVA est, de loin, l’impôt le plus inéquitable puisqu’il s’applique, en proportions, beaucoup plus lourdement sur les petits budgets que sur les portefeuilles fortunés. Quant à lui, l’impôt sur les sociétés ne sera relevé que de 26 à 28%, et il est question de davantage taxer les armateurs et les taxes sur les produits de luxe – comme un gage de teinture « sociale » dans cette réforme fiscale globalement injuste.

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Parallèlement, le plan de privatisations gelé par Alexis Tsipras quand il est arrivé au pouvoir, fin janvier 2015, sera dégelé et rétabli dans ses grandes envergures. Les aéroports régionaux, les ports du Pirée et de Thessalonique, la compagnie nationale d’électricité seront donc convertis en entreprises privées selon les mesures présentées par le gouvernement Syriza à l’Europe. La réforme des retraites, entamée sous les précédents gouvernements d’union sacrée entre socialistes et conservateurs, sera poursuivie avec pour but d’éviter au maximum les départs anticipés. L’âge légal sera porté à 62 ans pour ceux qui ont travaillé 40 annuités pleines, à 67 ans pour les autres – les mêmes seuils que ceux choisis par Eric Woerth et Nicolas Sarkozy dans leur réforme de 2010.

Peste ou choléra, austérité ou Grexit

Avec ce nouveau package transmis par Tsipras aux dirigeants européens, la    conversion aux deux dogmes libéraux, structurant les politiques du continent, est totale. Finalement, face aux menaces maintes fois répétées par les créanciers, Allemagne en tête, le gouvernement grec a cédé à la peur. Les perspectives de Grexit, c’est-à-dire de sortie forcée de la Grèce de la zone euro voire de l’Union européenne, auront eu raison des promesses de campagne de Syriza. Ses dirigeants ont accepté de choisir entre la peste et le choléra, et ont opéré leur mue libérale en même temps qu’ils escomptaient sauver leur pays de la faillite – car au bout du chemin, le but de l’opération est la renégociation de la dette publique grecque.

Wolfgang Schäuble, impitoyable ministre allemand des Finances, qui a récemment déclaré que « la France serait contente que quelqu’un force le Parlement » à voter des réformes ultra-libérales, est de ceux qui ont agité la menace du Grexit semaine après semaine, pour acculer le gouvernement Syriza contre un mur idéologique. « Comme la Grèce est seule à avoir la responsabilité, la possibilité de décider de ce qui va arriver, et parce que nous ne savons pas exactement ce que font ceux qui sont aux responsabilités en Grèce, nous ne pouvons pas exclure une sortie de la Grèce de la zone euro » déclarait-il, déjà, en mars dernier. Depuis, ses saillies se sont multipliées pour brandir l’épouvantail de la sortie forcée. Après la victoire du « non » au référendum grec sur les mesures d’austérité, Schäuble défendait un « Grexit temporaire » et la mise sous tutelle de l’administration hellénique avec, notamment, la création d’un fonds de privatisation de l’économie grecque basé au Luxembourg. Cette dernière mesure était reprise par la chancelière Angela Merkel et est contenue dans l’accord du 12 juillet, sous forme d’un fonds basé à Athènes.

L’Eurogroup, le rassemblement des ministres des Finances de la zone euro, est « complètement, totalement » dominé par Schäuble, selon l’ex-ministre grec Yanis Varoufakis. « C’est comme un orchestre extrêmement bien dirigé, dont il serait le chef », et où « il y avait un refus pur et simple d’engager des débats économiques ». « Il n’y a que le ministre des Finances français (Michel Sapin) qui émettait une tonalité différente de la ligne allemande, et c’était très subtil » ; « dans l’analyse finale, quand Doc Schäuble répondait et déterminait la ligne officielle, le ministre français finissait toujours par plier et accepter ».

Tsipras tourne le dos à son peuple

En cédant aux menaces incessantes de sortie de la zone euro, ce qui entraînerait en Grèce une période de lourde confusion avec un gouvernement peu préparé à un tel événement, Alexis Tsipras a donc tourné le dos à son peuple. Et il l’a fait au pire moment : précisément quand l’immense majorité des électeurs grecs, et notamment ceux de la classe ouvrière, se levaient haut et fort pour leur souveraineté nationale. Depuis cinq ans, toutes les réformes conduites par le gouvernement socialiste, conservateur ou d’union sacrée entre le Pasok (homologue du PS), Nouvelle Démocratie (UMP-Les Républicains) et LAOS (équivalent du FN) ont été commandée par la « Troïka » des créanciers de la Grèce, composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI). C’est justement cette soumission qui a été sévèrement sanctionnée à deux reprises : quand Syriza a été porté au pouvoir en janvier dernier, et quand le peuple hellénique a tonné son « oxi », « non ! », aux mesures d’austérité exigées par les créanciers.

En reprenant, moins d’une semaine après cette grande victoire populaire remportée par scrutin, les mesures qui viennent d’être rejetées par référendum, Alexis Tsipras allie l’absurde au déshonneur. Fort de la victoire du « non », le gouvernement grec avait pourtant l’avantage de la légitimité et aurait pu retourner à la table des négociations en ne cédant sur aucune de ses promesses de campagne. Elus parce qu’ils incarnaient le refus des dogmes européens, les dirigeants de Syriza n’ont ni excuse ni raison valable de s’y être convertis. Non seulement ils s’abaissent désormais au niveau d’un George Papandréou, d’un Anthony Samaras qui ont tant de fois plié l’échine face à l’oligarchie européenne ; mais ils le font au moment même où leur légitimité populaire était la plus forte, et s’emploient donc à gâcher un potentiel basculement idéologique des négociations européennes.

L’épisode démontre l’impossibilité d’une Europe sociale

Si elle est regrettable, la capitulation de Tsipras pouvait être attendue tant son programme s’inspirait ouvertement de la social-démocratie traditionnelle, celle des PS des années 1970. Plus encore, le mouvement Syriza n’a jamais caché son europhilie, en posant comme une condition immuable de rester coûte que coûte dans l’Union européenne et dans la zone euro, quand bien même celles-ci ne seraient pas « réformables ». C’est précisément ce qui s’est joué ces derniers jours. Entre rester digne et tenir tête à la majorité conservatrice européenne, en prenant le risque de la pousser à sortir la Grèce de l’euro, ou céder aux préceptes libéraux pour se garantir une place à la table européenne, Tsipras a choisi la seconde option.

La démarche de Syriza prouve, si besoin était, à quel point l’Europe est une institution capitaliste qui ne peut exister que dans le capitalisme féroce. Seule la haute bourgeoisie financière a pleinement intérêt à cette « construction européenne », à cette « monnaie unique » et à ce « vaste marché ». De leur côté, les travailleurs – qu’ils soient de Grèce ou de France – subissent une phénoménale pression à la baisse sur leur salaire, matérialisé par le débat sur le « coût du travail », et voient les conquêtes ouvrières nationales du siècle passé démantelées une à une.

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Pour exister dans l’Union et la zone euro, il faut donc se convertir pleinement au libéralisme, c’est-à-dire à la dérégulation des marchés pour laisser l’économie au capital tout-puissant. Tel est l’enseignement de la démarche de Tsipras. Bien sûr, au milieu des réformes conservatrices que sont la hausse de la TVA, les privatisations et le report du départ à la retraite, le gouvernement Syriza tentera d’agrémenter le tout de mesures dites « sociales » – la lutte contre la corruption, la taxe sur les produits de luxe et pléthore de mesurettes. Ma      is il s’agira d’un simple saupoudrage, dans la plus pure tradition social-démocrate, et non d’un cap fixé avec le peuple travailleur pour achever le capitalisme et ses ravages – le chômage, le mal-logement, la sous-nutrition, les mafias et les drogues dures.

Désormais, nul ne pourra encore voir en les institutions européennes un semblant de potentiel « social », tant la déroute idéologique de Syriza, au lendemain même d’une victoire politique nationale de grande envergure, est flagrante. Quand bien même d’autres forces similaires atteindraient le pouvoir, comme Podemos en Espagne, elles seront amenées à se convertir aux mémorandums des créanciers en acceptant, soit de payer la dette publique jusqu’au dernier centime, soit d’opérer des mesures libérales – qui réduisent la sphère d’intervention de l’Etat et le droit des travailleurs.

D’autres victoires, après celle de l’élection de Tsipras et du référendum grec, pourront arriver du côté de la gauche radicale européenne ; mais elles aboutiront toute à l’impasse de la social-démocratie, si la sortie des institutions européennes n’est pas posée. La BCE, toute-puissante sur les politiques monétaires avec la monnaie unique, peut être affaiblie en envisageant la ré-adoption d’une monnaie nationale convertible en monnaie commune ; l’Union européenne peut être affaiblie avec des politiques fortes, comme celle de la chaise vide opérée jadis par De Gaulle, pour réduire à néant le diktat opéré par la Commission sur tous les budgets nationaux.

La dette publique, enfin, peut et doit être entièrement restructurée pour la débarrasser de sa part illégitime, celle des intérêts exorbitants coûtant chaque année des milliards d’euros à la France. Car la problématique qui se pose en Grèce se pose de la même façon dans l’hexagone, avec moins d’urgence mais tout autant d’importance. La dette atteint bientôt 100% du PIB, tandis que François Hollande organise, dans la droite ligne de Nicolas Sarkozy, l’application stricte des dogmes européens de la réduction de la sphère publique et de la libéralisation du marché. Or, la France peut tirer de riches enseignements de l’expérience grecque, à commencer par la nature réelle des institutions européennes, toutes entières construites pour le seul profit de la bourgeoisie milliardaire.

Nous vous avions apporté les bonnes nouvelles venues de Grèce ; voici pour les mauvaises. Autant le peuple hellénique envoyait un signal fort au lendemain du 5 juillet, dans l’intérêt des travailleurs français eux-mêmes, autant le gouvernement Tsipras envoie un signal inquiétant quant aux livrées de la gauche radicale en Europe. Le revirement opéré par Alexis Tsipras pourrait être l’œuvre, demain, d’un Pablo Iglesias en Espagne ou d’un Jean-Luc Mélenchon en France ; cette situation amène à poser toutes les problématiques sans tabou. La classe ouvrière continuera de se battre avec ses propres armes, à commencer par le PAME en Grèce, la CGT en France – mais celle-ci restera moribonde si elle s’attache encore au mythe de l’Europe sociale. La question de la souveraineté nationale est incontournable pour qui veut lever le voile sur la réalité du capitalisme, des milliards de profits aux millions de pauvres. Elle prend une importance de premier ordre maintenant que la Grèce, même gouvernée par la gauche radicale, se courbe aux exigences des créanciers. Le chemin de l’audace et du pouvoir au peuple demeure plus que jamais la voie à suivre.

Le texte complet de l’accord du 12 juillet

Source : Politis

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4 commentaires

  • Tsipras n’est pas le héros que l’on pensait. Il a déçu beaucoup de gens, pas seulement son peuple. Mais, il n’est jamais trop tard.

  • Jérémie Ozog

    Il y a semble-t-il une coquille dans le deuxième paragraphe après le premier sous-titre « La conversion aux deux dogmes européens » :

    – on y lit ceci:  » La TVA est, de loin, l’impôt le MOINS inéquitable … »

    – à mon avis vous vouliez dire ceci:  » La TVA est, de loin, l’impôt le PLUS inéquitable… » (j’ajouterai après les impôts forfaitaires type « poll-tax »).

    Merci pour cet article, c’est à croire que vous avez suivi les débats que j’ai mené de mon coté, j’y retrouve presque tous les arguments que j’ai eu à déployer.

    Fraternellement,

    Jérémie OZOG

  • Les aliments de base, l’énergie, les hôtels et l’eau passent d’une TVA de 18% à une de 13%…. Il semblerai que c’est quand même, pour ceux qui crèvent de misère, un petit mieux? Mais il est vrai que Mon Saigneur Pognon, et sa cheftaine Angela semblent vainqueurs, là…
    Je ne parviens pas, toujours pas, à comprendre pourquoi ce revirement officiel, pourquoi cette voie qui accepte la soumission – la tutelle – de la troïka…. Mais impossible pour moi d’imaginer qu’il y a trahison….
    Nous ne savons pas tout! Quelles menaces, quels « dessous » se sont produits en si peu de jours, après le choix du peuple, pour que son leader agisse ainsi? Qui sait ! ?

    PS : le Texte de l’accord n’est pas accessible pour la raison suivante « ce plugin possède des failles de sécurité »

  • Sacha

    « La TVA est, de loin, l’impôt le moins inéquitable … » ? Non, la TVA est, de loin, l’impôt le plus inéquitable.

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