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Comment la Grèce agit dans l’intérêt des Français

Le « non » au référendum sur les mesures d’austérité, formulé très nettement ce 5 juillet, place la Grèce au centre des tensions continentales. Contrairement à la vision à l’emporte-pièce partagée sur les grandes ondes, l’archipel hellénique constitue désormais un soutien formidable au peuple français. Voici pourquoi.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-od

2 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


Le dimanche 5 juillet, le peuple grec a très nettement formulé un puissant « oxi ». Ce faux ami, signifiant « non » dans la langue de Molière, sera d’une aide précieuse pour faire connaître et défendre les véritables intérêts qui se jouent en Europe.

A la question « Approuvez-vous la proposition de réformes mise sur la table le 25 juin par les créanciers du pays », le non a donc remporté 61,29% des suffrages. Il ne pouvait s’affirmer plus nettement, démentant au passage les sondages au résultat serré et les menaces diffusées largement par les médias privés du pays. Ce score fut suivi de réactions agressives par les représentants de la Troïka qui saigne la Grèce depuis cinq ans – la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). « Le gouvernement d’Alexis Tsipras a coupé les derniers ponts entre son pays et l’Europe » a ainsi lâché le vice-chancelier allemand, à la tête d’un gouvernement d’union entre la droite chrétienne de Merkel et les socialistes de Martin Schulz.

Les deux dogmes européens

La vision des événements, relayée massivement par les grands médias comme BFMTV et Le Monde, est d’un simplisme extrême : les Grecs sont des mauvais payeurs, leur défaut de paiement en coûtera cher aux Français. La réalité est autrement plus complexe, et plus prometteuse pour le porte-monnaie des familles de l’hexagone. Car c’est moins un conflit entre nations qu’une opposition de paradigme économique qui est à l’œuvre dans l’Union européenne. Cette lutte idéologique, menée de premier rang par le peuple grec, pose les questions justes : la dette écrasante des Etats est illégitime et n’a pas à être payée.

Un pays saigné à blanc

Dans le pays qui a le plus versé son sang au nom des plans d’austérité, le peuple a mûrement réfléchi ses décisions remarquables. La première est d’avoir porté au pouvoir Syriza, une coalition de gauche radicale. Depuis des années s’enchaînaient des gouvernements dont l’action essentielle résidait dans l’application des réformes exigées par la Troïka, créancière de la Grèce. Ces mesures s’inscrivent dans deux dogmes : la réduction de la dépense publique, et la libéralisation du marché du travail.

La réduction de la dépense publique, contrairement à ce qui est prétendu, n’est pas commandée par la baisse du déficit – le solde négatif de l’exercice budgétaire. Elle sert, d’abord et avant tout, à réduire la sphère d’influence de l’Etat. En dehors des fonctions régaliennes de maintien de l’ordre, militairement, policièrement et judiciairement, les services publics sont des compromis nationaux arrachés par la lutte des travailleurs. Avec l’évolution du rapport de force en faveur de la classe capitaliste, en particulier la haute bourgeoisie, la présence de l’Etat dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’information, notamment, est perçue comme un manque à gagner : tout ce qui est dans le giron public ne peut plus être soumis aux lois du marché et aux confortables plus-values capitalistes. En Grèce, les coupes budgétaires se sont violemment répercutées sur les services publics, avec en point d’orgue la baisse drastique du salaire des professeurs, la paupérisation sévère des hôpitaux publics – réduits presque au rang d’établissements du tiers-monde – et l’extinction sans sommation du groupe de chaînes de télévision public à l’été 2014.

Le second dogme ne sert pas plus un quelconque assainissement des finances publiques. La libéralisation du marché du travail a été appliquée, depuis 2009, avec zèle par l’exécutif grec. La baisse du salaire minimum ou le report de l’âge de départ à la retraite ont été présentés comme la solution pour s’adapter à la conjoncture et ont fait les choux gras des employeurs. Gouvernements socialistes, conservateurs ou « techniques » – avec la participation du Pasok, de Nouvelle-Démocratie et du LAOS, équivalents helléniques du PS, de l’UMP-Les Républicains et du FN – se sont succédés pour mieux poursuivre la libéralisation.

Les conséquences sanitaires et sociales de l’application stricte de ces deux dogmes sont extrêmement lourdes. Tous les observateurs constatent une explosion de la pauvreté, touchant les salariés dans sa forme la plus commune, frappant les couches inférieures du prolétariat avec violence – en témoigne la multiplication des drogues dures.

L’inadmissible programme réformiste de Tsipras

C’est dans ce contexte que Syriza a entamé son irrésistible ascension. De résultats résiduels, autour de 5% des suffrages en 2009, le parti d’Alexis Tsipras est parvenu à arracher le pouvoir six ans plus tard. En mai 2014 déjà, donnée vainqueur par certains sondages avant les élections législatives, la coalition de gauche radicale se voit devancée par Nouvelle-Démocratie, et son nouveau premier ministre, Anthony Samaras. Ce dernier perd sa majorité parlementaire en décembre, provoquant des élections anticipées en janvier 2015. Cette fois, c’est l’heure de Syriza.

Le programme de Tsipras n’est pas révolutionnaire. Il ne prévoit ni expropriation de la haute bourgeoisie financière, ni nationalisations massives, ni transformation dans les rapports de production. Il réclame, par contre, l’arrêt immédiat des privatisations et des saignées budgétaires dans les services publics ; en cela, il est proche des programmes formulés par les partis socialistes d’Europe, dont le PS français, dans les années 1970. Nombre de militants et dirigeants du Pasok, flairant l’effondrement de leur parti, ont d’ailleurs rejoint les rangs de la coalition de gauche radicale. Résolument réformiste, convaincu que l’intérêt du peuple travailleur sera défendu par une somme de mesures sans avoir à transformer l’Etat et l’économie, le projet de Syriza est donc, avant tout, un programme de centre-gauche historique.

C’est déjà trop pour les tenants de l’Europe capitaliste. Alexis Tsipras devenu Premier ministre, ses homologues se sont alarmés. Chefs d’Etat et ministres des Finances de l’Union européenne, en particulier de la zone euro, ont mis en garde contre « l’irresponsabilité » des nouveaux dirigeants grecs. Aux yeux des plus fervents défenseurs des institutions supranationales, le programme de Syriza est une hérésie. La construction européenne, orchestrée dans le second 20ème siècle par les prétendus « modérés » – aux yeux d’un système qui autorise des dizaines de milliers de sans-abris pour trois fois plus de logements vides – s’est entièrement autour du système capitaliste, et pour lui. Seule l’orthodoxie libérale est autorisée au sein de l’Union européenne, organisée à l’échelle du continent pour mieux démanteler les conquêtes ouvrières arrachées au sein des nations. Le programme de Syriza, parce qu’il remet en question les deux dogmes, est jugé inadmissible par les dirigeants européens, du président de la Commission Jean-Claude Juncker à celui du Parlement Martin Schultz, en passant par le gouverneur de la BCE, Mario Draghi. Les « réformes structurelles » sont, tout aussi violemment, exigées par le FMI de Christine Lagarde, qui maintient sa position de créancier impitoyable.

Le souffle d’air frais

La question de la dette grecque s’insère donc dans un jeu politique européen où seuls les deux dogmes, de la baisse des dépenses publiques et de la libéralisation du marché du travail, sont permis. Le chantage des créanciers est permanent : seules les réformes qu’ils proposent sont autorisées, sinon ils organiseront la banqueroute du pays visé. C’est précisément ce chantage qui a été usé et abusé dans le débat précédant le référendum.

La seule solution : l’annulation de la dette

Syriza a été portée au pouvoir en janvier et a, d’abord, tendu la main aux créanciers en adoptant une position flexible. Elle s’est retendue qu’après des mois de négociations, durant lesquels un dialogue de sourd a animé la relation entre la Grèce et les pays européens les plus puissants.

Alexis Tsipras a donc cherché à être diplomate, sans pour autant rompre avec sa principale promesse de campagne : la renégociation de la dette grecque. Cette dernière est tellement écrasante que sa restructuration, pour en éliminer ou en étaler une partie, était courue d’avance. A plus de 175% du produit intérieur brut (PIB) hellénique, ce trou béant s’est formé pour deux raisons. D’abord, la Grèce, comme la France, est obligée d’emprunter sur les marchés financiers – ce sont les plus grosses banques et compagnies d’assurance qui achètent le plus massivement les titres d’emprunt public, en exigeant pour leur seul bénéfice des intérêts exorbitants. Ceux-ci variant selon la promesse de solvabilité, plus la Grèce s’est enfoncée dans sa dette, plus les intérêts se sont envolés, atteignant 20% dans certains cas – le taux le plus élevé de toute l’Union européenne.

La seconde raison de l’envolée de la dette grecque est son surendettement, dans un contexte de réduction des recettes publiques par la multiplication des baisses d’impôts pour les entreprises et les ménages riches, organisée par les gouvernements successifs de gauche comme de droite. Avant l’éclatement de la crise des « dettes souveraines », en 2010, les conseils financiers – notamment de Goldman Sachs, première banque d’affaires américaine – étaient unanimes pour approuver un tel surendettement. Comme la France, l’archipel hellénique a payé cher les pots cassés des banques privées durant la crise des subprimes, et le krach financier de l’automne 2008. Les pertes privées ont été nationalisées, et la dette privée des banques s’est transformée par un tour de passe-passe en une dette publique d’autant plus colossale pour la Grèce.

L’autre façon de lutter contrer les déficits

Parce que cette dette ne s’est construite qu’au seul bénéfice de la haute bourgeoisie financière, doublement gagnante par ses engagements dans les banques d’affaires et dans la dette publique soumise à de forts taux d’intérêt, que Tsipras a raison de réclamer sa restructuration. Les Grecs, après des années de débat public sur le sujet et de sacrifices toujours plus lourds, ne s’y trompent plus. D’où leur vote de janvier, puis de juillet 2015.

Le référendum sur les mesures d’austérité a été organisée par le gouvernement contre l’avis des créanciers. Ces derniers, Commission européenne en tête, voulaient imposer leur propre question – « Pour ou contre l’Europe » – pour mieux noyer le poisson. Mais Alexis Tsipras se refuse à agir comme Georges Papandréou, ex-Premier ministre du Pasok. Ce dernier, en automne 2011, avait lui-même ouvert la porte à un scrutin à suffrage universel sur les réformes exigées – mais, devant le tollé que cette idée a provoqué chez les dirigeants européens, Papandréou a préféré démissionner et passer la main à un gouvernement « technique » d’union sacrée Pasok-ND-LAOS favorable tant à la réduction de la dépense publique qu’à la libéralisation du marché, les deux dogmes qui, appliqués avec zèle, ont tant appauvri les Grecs. Tsipras n’a pas cédé à la pression, et est parvenu en moins d’une semaine, face à l’échec des négociations au sein de l’Eurogroup (composé des ministres des Finances des Etats-membres), à organiser un référendum qu’il a largement remporté.

Contrairement à ce que prétendent ses détracteurs, le programme de Syriza n’est ni « irresponsable », ni « inconscient ». Il demande certes la renégociation d’une dette impayable ; mais il s’applique à respecter la fameuse « règle d’or » qui empêche les déficits publics. Seulement, il n’emprunte pas le même chemin pour dégager, au contraire d’un déficit, un excédent budgétaire : non pas en réduisant les dépenses, mais en augmentant les recettes. Si Tsipras a été élu, c’est pour traquer la fraude fiscale organisée – notamment vers l’Allemagne et la Suisse – par les milliardaires et millionnaires grecs. La lutte contre la corruption et contre la fraude en « col blanc » tient une place de choix dans le programme choisi à deux reprises par les électeurs.

Le chemin de la France

En creux, c’est bien le programme de Syriza qui a été plébiscité par le « non » massif au référendum du 5 juillet. Cette sanction magistralement infligée par le peuple grec à l’orthodoxie libérale constitue un souffle d’air frais sur les rapports de forces exercés en Europe. Car la France est tout autant concernée par les problématiques de la dette que l’archipel méditerranéen. Après le gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy, c’est celui socialiste de François Hollande qui applique avec zèle les deux dogmes libéraux.

Le crédit d’impôt pour la compétitivité des entreprises (CICE) représente une niche fiscale de dizaines de milliards d’euros ; couplé au crédit d’impôt-recherche, qui profite aux plus grandes entreprises, le manque à gagner est phénoménal. C’est le prix à payer, affirment Manuel Valls et ses ministres, pour retrouver le chemin de la croissance : rien n’est plus faux. L’augmentation du PIB se fonde avant tout sur un marché intérieur dynamique avec un fort pouvoir d’achat. Or, toute l’action des gouvernements successifs depuis dix ans n’a fait que réduire les salaires, notamment les salaires différés de la Sécurité sociale, dont la ruine est méthodiquement organisée. La baisse drastique des recettes d’impôts est néanmoins freinée par les lourdes augmentations de taxes – la forme d’impôt la plus inéquitable, car la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) s’applique, en proportions du budget, bien plus lourdement sur les ménages pauvres que sur les riches.

Non seulement le double-dogme des « réformes » européennes est appliqué en France, mais notre pays fait face à une dette plus lourde que jamais. Creusée en raison des milliards d’euros d’intérêt payé annuellement aux créanciers privés, la dette française atteint déjà des proportions phénoménales, désormais égales à celles du PIB de l’hexagone. Les questions qui se pose en Grèce sont donc tout autant légitimes en France, à l’heure où l’austérité commence seulement. En 2015, la baisse drastique des dotations aux collectivités et aux hôpitaux se répercutera violemment sur les services publics territoriaux et de la santé. Le chemin emprunté par notre pays est précisément le même que la Grèce a connu il y a cinq ans.

L’intérêt des travailleurs face à l’Europe

Les problématiques de la dette et des réformes structurelles concernent tout autant les Français que les Grecs. Le refus de ces derniers offre donc des perspectives nouvelles dans notre propre pays. Malgré des déclarations menaçantes à la veille du scrutin, les réactions des premiers dirigeants européens à la suite du référendum du 5 juillet se voulaient plus apaisantes – Angela Merkel a ouvert, pour la première fois, la porte à l’annulation d’une partie de la dette grecque. Conforté massivement par les urnes, Tsipras est désormais écouté à la table des négociations – et ce qu’il propose ne peut plus être renvoyé aux calendes.

En réalité, la question de la dette, si elle se pose en termes politiques, est d’abord et avant tout une affaire d’économie. C’est le régime de production capitaliste qui a imposé aux Etats des dettes monstrueuses au seul profit de la haute bourgeoisie financière – c’est lui également qui fait payer les travailleurs de France et d’ailleurs par l’augmentation des taxes et la multiplication des niches fiscales pour les plus riches. Derrière la remise en question de la dette se trouve celle du capitalisme. Syriza se garde bien de proposer un programme révolutionnaire, qui remettrait réellement à plat l’exploitation des forces de travail organisé pour le profit capitaliste. Néanmoins, son existence et son renforcement permettent de faire évoluer les lignes pour mieux révéler le vrai visage du système économique et de ses bénéficiaires.

L’Union européenne et la monnaie unique se sont construits et développés au seul profit de la haute bourgeoisie financière ; ce que les peuples y ont gagné, ils l’ont perdu dix fois par le recul de leurs droits sociaux imposés par les directives européennes. Les nations y perdent leur souveraineté pour mieux se voir exiger les réformes libérant toujours plus l’appétit féroce du capital. Dans la monotonie des régressions sociales depuis quarante ans de construction européenne, l’action du gouvernement grec apporte un vent d’air frais soufflant sur le débat économique du continent, dix ans après le scrutin français – le « non » de 2005, enterré depuis par Nicolas Sarkozy et François Hollande.

La prépondérance des événements grecs, de leur importance en Europe, permettent en France de poser les mêmes questions. La dette française devient intenable et, bientôt, le choix de son annulation, partielle ou totale en ce qui concerne les intérêts illégitimes, finira par être entendu dans l’hexagone. L’immense majorité des Français ont intérêt à une telle restructuration : ce sont les simples travailleurs, salariés, employés et privés d’emploi, qui payent jour après jour les milliards d’euros aux créanciers. Le cas hellénique fera bientôt, espérons-le, figure d’exemple de courage et d’honneur face aux larbins politiques du pouvoir capitaliste.

Le « non » au référendum sur les mesures d’austérité, formulé très nettement par le peuple hellénique, place la Grèce au centre du jeu européen. Le conflit désormais ouvert contre la dette illégitime ne peut que profiter aux peuples concernés ; et il y a fort à parier que la question se posera prochainement en France. Notre dette est essentiellement illégitime, et plus elle étouffera le peuple, plus elle sera insupportable. L’austérité la plus rude ne fait que commencer, en témoignent les difficultés croissantes rencontrées par les collectivités et les hôpitaux français. Les conséquences terribles d’une telle cure, qui ne profite toujours qu’aux milliardaires de la haute bourgeoisie, pourront être déjouées à condition que le débat politique et économique national gagne en hauteur. Il est encore temps.

B.D.

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