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La vraie novlangue du capitalisme de notre époque, de A à Z (ou presque)

Dans le roman d’anticipation 1984, la novlangue est un lexique réduit employé par l’Etat pour rendre impossible toute critique de l’ordre établi. Dans le capitalisme de notre époque, la langue nouvelle est plus insidieuse encore : elle donne à employer de nouveaux termes, comme « stress », et redéfinit les termes plus anciens. Tour d’horizon de cette novlangue bien utile à la classe dominante.


Par Benoit Delrue. Lien court : http://wp.me/p6haRE-nY

1 500 mots environ. Temps de lecture estimé : < 10 minutes. HorlA2


1984 est souvent cité comme une référence, mais il est moins connu que George Orwell – son auteur – était un communiste déclaré qui visait plus le capitalisme moderne qu’un quelconque « totalitarisme ». Nous lui rendons hommage avec cet article, que vous pourrez coupler avec notre lexique appliqué, Le Jargon, pour mettre à jour vos dictionnaires.

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Archaïque : S’applique, davantage que pour les idéologies réactionnaires qui placent la femme ou l’infidèle au rang d’humain inférieur, avant tout à l’idéologie communiste et à ses applications. Que ces dernières aient respectivement deux siècles et moins d’un siècle, comparé au système capitaliste qui a cours depuis le 18ème siècle, ne dérange pas les tenants de la pseudo-modernité.
Assistanat : S’applique toujours aux « assistés sociaux », c’est-à-dire les bénéficiaires du RSA et des allocations chômage. Les ménages riches qui touchent les allocations familiales, ou la haute bourgeoisie milliardaire à la tête d’un empire commercial sans faire le moindre effort – ne serait-ce que pour sa propre nourriture – ne relève pas de l’assistanat, mais de la réussite sociale.
Business : Activité qui pourrait être endossée par n’importe quel individu. En réalité, le business est réservé à ceux qui disposent des financements, sous forme de capital, c’est-à-dire la bourgeoisie financière. En dehors du business de masse, pléthore de petites entreprises luttent pour leur survie en servant, in fine, l’intérêt des plus grandes multinationales.
Charge : Cotisations sociales payées par l’employeur. En prenant l’exemple des petites entreprises, la bourgeoisie détentrice d’un capital juge toujours qu’elle paye trop de « charges », en se gardant bien de préciser que ces cotisations sont celles de nos retraites, de notre assurance-maladie.
Classe moyenne : aussi employée au pluriel, la classe moyenne serait la principale classe sociale de notre société, centrale par définition. En réalité, les classes sociales se définissent par les rapports à la production et il en existe deux grandes : la bourgeoisie (qui achète la force de travail) et le salariat (qui la vend), lui-même divisé entre la classe intermédiaire – dirigeants, cadres – et la classe ouvrière. En savoir plus
Collaborateur : utilisé par les employeurs pour désigner leurs salariés, les « collaborateurs » tendent à effacer le lien de subordination qui existe par le contrat de travail. Mis sur un faux pied d’égalité, les « collaborateurs » seraient donc plusieurs partis d’un même contrat social, noué dans l’intérêt de tous. La distinction de classe, profonde entre ceux qui disposent d’un capital et ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre, s’envole grâce à cette formidable « coopération d’individus ».
Communication : Nouveau nom donné à la propagande publicitaire. Puisque cette dernière est devenue une norme, employée même par les organismes publics, le nouveau terme est parfaitement utile pour masquer le fossé indépassable entre la promotion des vertus d’un produit, et la réalité du produit lui-même.
Concurrence : « Libre et non faussée », elle permettrait d’atteindre un idéal économique où chacun y trouve son compte. En réalité, des monopoles se forment toujours entre les mains de la haute bourgeoisie financière, et il n’est aucune « lutte à armes égales » dans cette compétition féroce sur les coûts, l’innovation et la publicité.
Dette : « Trou » gigantesque quand il s’agit de la dette publique, la dette privée est par contre largement encouragée. Les petits ménages sont invités à s’endetter pour leur maison, leur voiture, leurs études ou leurs travaux, et sont ensuite pris en tenaille par une banque ou une compagnie d’assurance qui se fera rembourser rubis sur ongle. Par contre, la haute bourgeoisie peut s’endetter largement au-delà de ses moyens, sous les vivats de la presse libérale, comme le fait aujourd’hui Patrick Drahi par exemple.
Discipline : Est discipliné celui qui respecte strictement l’ordre établi et la hiérarchie du capitalisme. A contrario, les syndicalistes, grévistes et autres meneurs de lutte sont des inconscients indisciplinés, même s’ils se battent à raison pour leur propre dignité, ou pour leur propre emploi.
Evénement : Généralement commercial, directement ou indirectement (manifestation sportive par exemple), un « événement » est ce qui va attirer l’attention des grands médias, donc des travailleurs. La sortie sur le marché d’un nouveau produit de grande marque est donc un « événement ». Un fait divers sanglant, parce qu’il permet de propager la peur au sein du peuple, peut lui aussi être un « événement ». Par contre, les manifestations de travailleurs ou les grèves organisées, même lorsqu’elles sont symboliques ou très largement suivies comme à Géménos, sont de moins en moins des « événements » aux yeux des éditorialistes, politiciens et même de l’opinion publique.
Fraude : Toujours sociale avant d’être fiscale, la fraude renvoie avant tout aux petits fraudeurs qui ne payent pas leur ticket de bus ou tentent de gruger, pour un mois ou deux, les minima sociaux. Les multinationales dont les montages financiers permettent de transférer une part conséquente du chiffre d’affaires vers les paradis fiscaux, comme Amazon, et les milliardaires à leur tête, ne pratiquent pas la fraude mais font seulement preuve de « bon sens » pour ne pas s’acquitter de trop lourdes « charges ».
Guerre de civilisation : La « guerre de religion » moderne oppose le « monde libre » occidental au « terrorisme » oriental. Les théoriciens de ce conflit, dirigeants de France, d’Europe et des Etats-Unis, sont généralement liés d’amitié avec les monarchies pétrolières du Golfe, tenantes d’une société réactionnaire où la charia s’applique impitoyablement. Contrairement à la propagande orchestrée, la guerre n’oppose pas les défenseurs des « droits de l’Homme » aux « dictateurs », mais l’impérialisme occidental à ses ennemis, en premier lieu les représentants d’Etats laïcs ouvertement anti-impérialistes comme Bachar El-Assad en Syrie ou, hier, Saddam Hussein en Irak ou Mouammar Kadhafi en Libye.
Idéologie : Ne s’applique qu’aux idéologies « archaïques » de gauche ou « sectaires » ; ses pourfendeurs seraient, eux, vierges de toute idéologie sous-jacente, et certainement pas d’une idéologie dominante qui applique toujours la loi du plus riche. En savoir plus
Intelligence : S’applique avant tout aux entrepreneurs qui ont su « révolutionner » leur marché ou opéré de larges plus-values, et presque jamais aux travailleurs salariés, à leur savoir-faire et à leur technique sans égale.
Marché : Espace d’échanges de marchandises qui permettrait, par ses mécanismes intrinsèques, de faire triompher l’intérêt général. Si le marché capitaliste a effectivement permis un accroissement sans précédent des richesses produites, la répartition de ces dernières se fait toujours, d’abord, dans l’intérêt de la haute bourgeoisie financière, et au détriment des travailleurs dépourvus de capital.
Modéré : Est modéré celui qui ne remet pas en question le système établi, malgré toute l’extrême radicalité du capitalisme – des ressources naturelles épuisées à vitesse grand V, 67 individus qui disposent d’autant de richesses que 3,6 milliards d’êtres humains, ou l’accroissement en nombre des sans-logis malgré des logements inoccupés trois fois plus nombreux.
People : Vie privée des célébrités, sportifs, artistes, politiques ou – plus rarement – dirigeants économiques. Le « people » fait l’objet d’une propagande permanente, via des organes spécialisés et des créneaux de premier choix dans les médias de masse, pour mieux focaliser l’attention du peuple, qui peut ainsi vivre par procuration et oublier, pour un temps, ses conditions d’exploité.
Populisme : Comme le totalitarisme, ce terme permet d’intégrer dans un même sac les idéologies très réactionnaires, comme celles du Front National ou de Réconciliation nationale – le parti d’Alain Soral – et également les idéologies communistes et socialistes, incarnées notamment par Jean-Luc Mélenchon. Ce terme permet de faire l’impasse sur l’opposition totale des deux cultures politiques, l’une à gauche et l’autre à l’extrême-droite anti-parlementaire, pour mieux brouiller les pistes.
Révolution : S’applique dans le domaine commercial pour désigner toute nouvelle technologie, tout nouveau produit qui « révolutionne » le quotidien ou la façon de consommer. Politiquement, le terme est employé pour tous les coups d’Etat sans changement de régime. Les véritables révolutions des civilisations humaines, le passage du féodalisme au capitalisme ou celui du capitalisme au socialisme, sont donc dénuées de leur potentiel authentique.
Risque : S’applique uniquement à la bourgeoisie, détentrice d’un capital qu’elle investit, et non aux travailleurs qui risquent leur vie en se retrouvant au chômage ou en devant se plier à des conditions de labeur difficiles. Le risque lié à l’investissement du capitaliste est toujours supérieur, dans l’idéologie dominante, au risque encouru par les travailleurs sur leur propre vie.
Sécurité : D’abord et avant tout, la sécurité du système capitaliste. La hiérarchie entre capitalistes et salariés – ou privés d’emploi – doit toujours être respectée, et c’est pour elle qu’œuvrent les « forces de l’ordre ». D’ailleurs, la mission principale des polices françaises est la « sécurité des biens et des personnes », plaçant dès lors le capital sous forme d’immeubles, de machines, de marques ou de brevets à un niveau supérieur à la vie d’un simple travailleur.
Société de consommation : Terme employé pour désigner le régime dans lequel nous vivons. En se concentrant uniquement sur la consommation, et non sur la production, cette expression confirme à elle seule que les Français doivent s’identifier non à des travailleurs productifs, mais à des consommateurs passifs. Dans ce carcan, les critiques légitimes contre le système capitaliste sont donc nécessairement limitées et inefficientes.
Stress : Mot employé pour désigner la peur. La menace terrifiante du chômage de masse, qui plane sur la quasi-totalité des salariés, ne serait donc qu’un « stress au travail ». Idem pour les cadences épuisantes ou l’impression d’œuvrer dans sa production au seul bénéfice des plus riches – que peuvent avoir, par exemple, les traders et travailleurs du marketing.
Totalitarisme : Concept inventé de toutes pièces pour désigner, dans un même sac, le fascisme, le nazisme, l’URSS et les démocraties populaires. Cette expression permet de faire l’impasse sur l’analyse économique, sur l’ancrage des régimes fascistes dans le capitalisme, sur le soutien actif de la haute bourgeoisie financière vis-à-vis des factions fascistes, ou sur la révolution réelle d’un système basé sur la propriété publique des grands moyens de production et une production planifiée entre les ressources et les besoins sociaux.
Valeur : Richesse produite grâce au capital. En réalité, c’est bien davantage le travail qui permet de créer les richesses. En savoir plus

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