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Le funeste essor de la chirurgie esthétique

Incités par la représentation dominante de l’idéal physique et par un vif encouragement médiatique, de plus en plus de Français ont recours à la chirurgie plastique. Signe extrême d’une société focalisée sur l’apparence, ce business juteux détruit la santé et les espoirs de milliers d’individus.


Par Benoit Delrue.
2 400 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. HorlA2


En 2009, Grazia jubile : c’est « la fin d’un tabou », peut-être même « une vraie révolution ». L’hebdo féminin présente ainsi l’évolution fulgurante du recours à la chirurgie esthétique en France. Selon un sondage au panel large, 14 % des femmes avaient déjà eu recours à un acte ou une opération : c’est plus du double de la proportion établie en 2002, alors de 6 % des femmes. Les plus concernées étaient les 50-64 ans, mais pas seulement. 9 % des recours à la chirurgie plastique avaient été faits par des jeunes femmes de 18 à 24 ans. De quoi augurer d’un avenir radieux pour les médecins et les fabricants de produits du marché.

L’explosion du phénomène

Ce sont en effet les années 2000 qui ont vu un changement radical dans le rapport des Français à cette branche de la médecine pour le moins singulière. Alors que la chirurgie esthétique était vue avec une certaine répulsion il y a encore quinze ans, le regard porté sur elle a changé. Désormais, une majorité de Françaises, et bientôt de Français, sont prêts à envisager un acte ou une opération chirurgicale pour améliorer leur apparence. Logiquement, le nombre de recours a littéralement explosé. En 2010, ce sont au moins 18 millions d’interventions qui ont été faites dans le monde. Les champions sont les Etats-Unis et le Brésil, rattrapés par la Chine. La France n’est pas mal placée : les médecins et chirurgiens plastique de l’hexagone sont intervenus à 511.000 reprises. S’il s’agissait en majorité d’actes « médicaux » tels que les injections, le nombre d’opérations chirurgicales est de plus en plus élevé. Plus de 50.000 implantations de prothèses mammaires, 41.000 liposuccions et 44.000 opérations des paupières ont alors été pratiquées en France.

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De plus en plus de praticiens se convertissent à cette discipline : au moins 3.500 médecins et 953 chirurgiens esthétique exerçaient cette même année. Leur nombre a depuis continué de grimper, attirés par des profits records. Ceux qui pratiquent la chirurgie esthétique ont gagné, en moyenne, 175.000 euros nets d’impôt en 2011, surclassant de loin leurs collègues. Les produits dits « de comblement », qui masquent les rides du visage, sont de plus en plus employés. En France, les actes les plus prisés en 2010 étaient les injections d’acide hyaluronique et de botox pour « effacer » les rides du visage, avec respectivement 84.445 et 81.815 actes. Ces produits représentaient un marché de 25 millions d’euros. La toxine botulique, utilisée pour la même raison, constituait à elle seule un marché de 17 millions d’euros en France. Depuis, ces actes se sont encore répandus : 800.000 seringues de ces produits ont été vendues dans l’hexagone en 2013. Malgré la médiatisation des complications liées aux prothèses PIP, le nombre de femmes françaises porteuses d’implants mammaires a pour la première fois dépassé la barre du demi-million en 2014.

Sale coup pour la santé

Les implants PIP, justement, du nom de l’entreprise qui fabriquait le gel artisanal, est le cas le plus connu de complications médicales liées à la chirurgie esthétique. Le cas de complications le plus connu est celui des prothèses mammaires PIP, du nom de l’entreprise qui fabriquait le gel artisanal. Celui-ci présentait un coût sept fois moins élevé que celui du leader américain Nusil, à cinq euros le litre contre trente-cinq. Son prix « compétitif » en a fait un produit utilisé par de nombreux chirurgiens lorgnant sur les coûts, eux-mêmes consultés par des patientes aux moyens limités. Jusqu’à son retrait du marché, le gel a été posé sur près de 30.000 femmes. Un nombre considérable d’entre elles ont connu un épanchement voire une rupture de leurs prothèses, entraînant parfois de très graves complications médicales. Sur 1.140 cas de rupture répertoriés début 2012, cinq cents ont provoqué des réactions inflammatoires, vingt ont provoqué un cancer du sein et deux décès étaient directement imputés à la prothèse.

Le lymphome anaplasique à grandes cellules est le nom du cancer causé par les implants. Ils ont également été détectés chez des porteuses de prothèses contenant du gel « conventionnel » Nusil. Le syndicat des chirurgiens plasticiens, qui dit se « préoccuper de ce problème », rappelle que « les implants mammaires préremplis de gel de silicone sont utilisés depuis 1962 dans le monde. Accusés d’augmenter la fréquence des maladies auto-immunes, ils avaient été interdits en France du 28 janvier 1992 au 16 janvier 2001. Aucune étude épidémiologique à l’échelle mondiale n’avait pourtant permis de les incriminer. Il serait regrettable de reproduire aujourd’hui une semblable erreur sous l’emprise de l’émotion » (sic) : surtout regrettable pour les plasticiens et leurs centaines de milliers d’euros de bénéfices annuels. Si aucune étude épidémiologique n’a été concluante, c’est précisément parce que le lobby de la chirurgie plastique a empêché toute étude épidémiologique de grande ampleur à l’échelle mondiale. Le nombre de cas recensés en France établit un lien clair entre les implants et l’apparition de lymphome anaplasique à grandes cellules. Mais dans leur communiqué du 17 mars 2015, les plasticiens osent avancer que « les bénéfices apportés aux patientes par les implants mammaires sont infiniment supérieurs au risque de LAGC ». Cette affirmation ne se base, à coup sûr, sur aucune étude médicale.

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Moins médiatisées, les complications résultant d’autres interventions existent bel et bien. La paralysie du visage suite à l’injection de botox, poison pour les cellules du corps humain, est connue de tous. Qu’importe : le produit est injecté en masse auprès de toujours plus de « patients ». Les liposuccions peuvent causer, outre des cicatrices à l’aspect souvent élargies et hyper-pigmentées, des lésions musculaires, des épanchements séreux, et même parfois une nécrose cutanée, voire une embolie graisseuse – passage de débris graisseux dans la circulation sanguine. Les conséquences réelles de la chirurgie plastique sont très peu abordées par les médias, pourtant avides de faits divers. En juillet 2010, le décès d’une femme au lendemain de sa liposuccion à la clinique Ambroise-Paré n’a été brièvement évoqué par la presse que parce qu’il faisait suite à la mort d’un homme de 42 ans, survenue le 18 mai précédent suite à la même opération. Depuis, le silence radio s’est fait sur ces « accidents » pas si rares. Le taux de mortalité, selon tous les faits recensés, est nettement supérieur chez les personnes ayant recours à la chirurgie esthétique.

Les médias s’en amusent

Bien au contraire, les médias voient d’un bon œil l’essor de la chirurgie plastique. Ils estiment sans doute que leur mission est de divertir plutôt que de dresser le sordide inventaire de la réalité, qui permettrait pourtant à des milliers de femmes et d’hommes de renoncer à mettre leur santé en danger. Un simple coup d’œil sur la production médiatique de la semaine donne le ton avec lequel les titres d’info, notamment sur le web, traitent de la chirurgie esthétique. PurePeople s’amuse de voir que « les stars choisissent leur camp » entre « le style Los Angeles » et la « touche East Coast ». Le Figaro propose un petit guide sur « les conditions de prise en charge » par l’Assurance maladie de la chirurgie esthétique. Ma chaîne étudiante, destinée aux plus jeunes, pond un article sur la « métamorphose après son opération » d’une candidate de jeu télé-réalité, pour s’enthousiasmer sur « sa taille de guêpe » en précisant qu’elle « a eu recours à une liposuccion soit une réduction de masse graisseuse… mais aussi à des injections ! » Le ton est d’un enjouement total. De son côté, Elle présente un article complet sur la mastopexie, « l’opération en réponse à la ptôse mammaire », « c’est à dire l’affaissement de la poitrine ». De la première consultation aux cicatrices en passant par les « bonnes adresses », tous les détails sont abordés pour encourager les lectrices à envisager la chirurgie. PureTrend dresse enfin le portrait du « sosie de Ken », qui a subi 31 opérations chirurgicales. Le média consacré à la mode, lu par beaucoup d’adolescents, cite le cobaye : « La chirurgie esthétique a changé ma vie et je suis la personne la plus heureuse sur Terre », et rebondit par une remarque pour conclure son article : « Un pied de nez aux critiques. »… et à l’intelligence humaine, par la même occasion. Ce qui est vrai pour la presse féminine l’est aussi pour la presse généraliste. « Les Français se dérident » plaisantait, en une, le gratuit 20 Minutes le 15 octobre dernier.

Bien sûr, les lecteurs ne s’identifient pas mécaniquement avec les stars d’Hollywood, les protagonistes d’émission de télé-réalité, et moins encore avec les adeptes de dizaines d’opérations chirurgicales pour se transformer en sosie de leur idole. Néanmoins, le traitement médiatique de la chirurgie plastique tend non seulement à la banaliser, mais surtout à l’assimiler à la réussite, à la célébrité. Dans l’imaginaire collectif, en particulier chez les adolescents qui seront les Français de demain, la chirurgie esthétique est une pratique de luxe, synonyme de richesse. Elle devient un mal nécessaire pour « être au top » dans tous les domaines.

L’obsession de l’apparence

Dans son écrasante majorité, la chirurgie plastique n’est pas « réparatrice », faisant suite à une malformation ou une déformation, mais sert uniquement à remodeler des courbes naturelles jugées disgracieuses. Selon un sondage Harris réalisé en 2010 auprès de milliers de Françaises, 87% des femmes déclarent qu’elles aimeraient changer une partie de leur corps ou de leur visage si elles le pouvaient. 64% des femmes n’aimaient pas leur ventre, 50% leurs cuisses et 37% leurs seins. Depuis, les opérations chirurgicales ont logiquement rejoint cette auto-représentation négative : la lipoplastie, qui consiste à aspirer la graisse pour réduire le tour de cuisse ou de taille, a pour la première fois dépassé la mammoplastie en nombre d’interventions. Les femmes sont concernées, mais aussi les hommes. S’ils ne représentent encore que 10 % des recours, la calvitie, les oreilles décollées, les rides du visage ou même la taille de leur sexe poussent un nombre grandissant d’hommes à s’en remettre à la chirurgie esthétique. Les tenants du secteur comptent sur eux pour fournir, d’ici les dix prochaines années, une croissance continue et soutenue à un marché qui brasse déjà des dizaines de millions d’euros en France.

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Ni les risques sanitaires, ni le prix élevé ne freinent l’évolution des recours. Elle a précisément lieu parce que les Français, comme tous les citoyens du monde moderne, sont de plus en plus obsédés par leur apparence. Dans une société ultra-connectée où les rapports humains sont plus formatés, moins spontanés, moins naturels, la pression se fait terrible sur ceux qui ne correspondent pas à l’idéal de réussite. Les médias tiennent une part importante dans le façonnement quotidien des mentalités. Plus encore, la publicité et la production artistique – en particulier cinématographique et télévisuelle – dont les frontières entre l’une et l’autre sont de plus en plus poreuses, structurent un idéal. A grands renforts de retouche graphique sur Photoshop et consorts, l’image de l’homme et de la femme est impeccable. Non seulement les modèles représentés sont de plus en plus caricaturaux, voire dégradants, mais leur emprise sur les comportements sont de plus en plus intenses. Les adolescents, qui construisent l’identité qu’ils endosseront toute leur vie, sont les plus connectés. Sur Twitter et Instagram, ils suivent au quotidien leurs stars préférées – des acteurs, des sportifs, des chanteurs à la plastique toujours irréprochables et qui accordent eux-mêmes une importance démesurée à l’aspect physique. Les mannequins deviennent également les égéries des adolescents, alors que la mode poursuit un idéal des plus avilissants – selon lequel la femme parfaite serait grande, maigre et à peine à l’aube de la puberté.

Le cercle vicieux ne fait que commencer

Plus difficile à atteindre, la référence physique ultra-formatée se fait également plus forte que jamais dans les imaginaires. Son pendant logique, quand la réalité supplante le rêve, est la baisse d’estime de soi et de son corps. De moins en moins de femmes et d’hommes sont satisfaits de leurs corps, allant parfois jusqu’à complexer obsessionnellement sur la partie qu’ils voient comme une laideur humiliante. L’accroissement du phénomène n’est pas une vue de l’esprit, mais une déduction logique du tableau peint par toutes les études récentes en la matière. « Plus de 80 % des petites filles américaines de 10 ans ont peur d’être grosses » indiquait la mairie de New York en octobre 2013. Cette dernière essayait alors de réduire l’influence des médias sur l’idéal des petites filles ; mais même l’une des villes les plus riches au monde n’a pas les moyens de se battre contre une propagande culturelle qui s’insinue dans chaque production, et chaque geste.

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Le cercle vicieux fonctionne à plein, mais ce dont ne se doutent pas les prétendants à la chirurgie esthétique, c’est qu’il ne fait que s’accélérer après la première intervention. Une liposuccion, un implant mammaire ou une injection de produits anti-rides va apporter, nécessairement, un certain soulagement pendant quelques semaines ou quelques mois – après la phase d’hématomes incontournable. C’est logique : quand on paye 400 euros pour une injection ou 6.000 euros pour une liposuccion, parfois en contractant un prêt aux échéances écrasantes, on ne peut que « nager dans le bonheur » quand le résultat se rend visible, faisant définitivement disparaître la difformité obsédante. Mais irrémédiablement, le sujet verra apparaître bientôt de nouveaux motifs d’insatisfaction, ou une volonté de se rapprocher un peu plus de l’idéal de beauté – ce qui le rendrait forcément plus désirable et plus heureux. Ainsi, le recours à la chirurgie esthétique a un début mais n’a jamais de fin, si ce n’est dans la mort. Peu importe les dommages sur la santé ou le porte-monnaie, les habitués se sentent vivre après chaque coup de bistouri. Vu la proportion des moins de 25 ans qui sont déjà passés par une intervention de chirurgie plastique, en augmentation fulgurante, l’avenir semble appartenir aux Bogdanov en puissance. Ce qui semble beau à vingt ans aura une laideur incomparable à quarante, et provoquera sans doute des complications insupportables à soixante. Mais envisager lucidement l’avenir devient impossible pour ceux qui courent après leur jeunesse.

Le recours massif et de plus en plus systématique des Français à la chirurgie esthétique est un grave symptôme de la laideur de notre époque. L’attention est focalisée sur l’apparence, et l’amélioration artificielle du corps est prise pour une solution à un mal-être causé par l’omniprésence d’un idéal inatteignable. Bien des vies seront brisées par la désillusion ou la maladie, avant que l’Homme s’affranchisse de ces pratiques avilissantes. Ce jour viendra néanmoins : la chirurgie plastique ne sert que les intérêts de ses praticiens et des fabricants du secteur. Ce business est une aberration au regard de la médecine et du progrès, et finira par être relégué dans la grande fosse de l’Histoire.

B.D.

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